Archives du mot-clé André Breton

Caviardage à tous les étages


Texte publié dans la revue l’Echaudée n°8 (décembre 2018)

L’association des Amis de Benjamin Péret a été créée en 1963, quatre ans après la disparition du poète surréaliste. Son objet était de « défendre la mémoire du poète surréaliste et assurer le rayonnement des idées qui ont animé son oeuvre et sa vie, notamment en favorisant l’édition de textes inédits ». C’est grâce à elle et à des éditeurs courageux comme Eric Losfeld et José Corti que l’ensemble de l’oeuvre poétique et politique de Péret a pu être publié en plusieurs volumes.
Après l’auto-dissolution du groupe surréaliste en 1969, l’association des Amis de Benjamin Péret est malheureusement aussi devenue un moyen pour ses responsables de régler des comptes internes entre anciens surréalistes.

Ses responsables actuels, Gérard Roche et Jérôme Duwa, ont la particularité de n’avoir participé à aucun des conflits propres au groupe surréaliste à l’époque, et d’avoir rejoint tardivement l’Association avec le zèle et le dogmatisme des successeurs qui viennent après les débats. Ces derniers n’ont visiblement pas apprécié le livre de Barthélémy Schwartz – Benjamin Péret, l’astre noir du surréalisme – paru aux éditions Libertalia (cf. l’Échaudée n°6). Ils le font savoir avec des méthodes qui rappellent la censure stalinienne que dénonçait justement Péret à son époque. Nous publions ici la lettre que Barthélémy Schwartz leur a adressée.

Lire la suite

ABC d’art d’économie mixte (5/10)


(publié dans le Bathyscaphe n°7 (automne 2011, Québec)

tags : surréalisme – Nouveaux réalistes – Après guerre – André Breton – Yves Klein – Pierre Restany – Jean Tinguely

Surréalisme et art
d’économie mixte après la guerre

En ce temps-là
La terre avait la forme
d’un sabot de cheval
Et le r
este était à l’avenant
Benjamin Péret  [1]

Dans cette chronique bathyscaphandrienne, j’appelle « art d’économie mixte » ce qu’on appelle communément l’art contemporain. Pourquoi ? parce que cet art est justement contemporain de la société d’économie mixte qui s’est imposée après la guerre, produit hybride du marché privé et de l’ État. Il n’en est pas seulement « contemporain », il y trouve ses principaux traits distinctifs.

Avec l’art d’économie mixte, le réalisme en art a connu un retour remarqué sous la forme, inédite et paradoxale, d’un rejet de la peinture de chevalet. La réalité vécue imprégnait désormais les pratiques artistiques et débordait de toute part l’étroitesse de la toile et du pinceau. C’était la conception même d’un art qui passerait encore par la peinture que les jeunes artistes rejetaient, et avec lui l’héritage d’un art moderne qui avait été pour l’essentiel visuel et pictural. Jackson Pollock se faisait connaître par l’« action painting » – l’art dans l’action du geste, l’art entrain de se faire. Lire la suite

ABC d’art d’économie mixte (4/10)


(publié dans le Bathyscaphe n°5 (printemps 2010, Québec)

tags : urbanisme unitaire – Internationale situationniste – art d’économie mixte – art contemporain – vie quotidienne – réalité construite

Construction de situations

L’idée de construction de situation était déjà dans l’air quand, à la fin des années cinquante, l’Internationale situationniste théorisait l’« urbanisme unitaire » et le concept de « situation construite ». À la même époque, influencés par Marcel Duchamp, Raoul Hausmann ou John Cage, des artistes cherchaient l’art « hors les murs » autour d’expériences comme la poésie sonore, le happening, l’assemblage, comme Fluxus, entre autres (1). Ces différentes expériences ont contribué à modifier le rapport des artistes à la vie quotidienne, en bouleversant les conventions de représentation, de mise en scène et de périmètre artistique. L’art d’économie mixte lui-même en a été affecté. Aujourd’hui, des artistes contemporains travaillent à la réalisation de véritable unités de réalité construite. Lire la suite

Avant garde et économie mixte


(publié dans la brochure Un art d’économie mixte, Ab irato, 1997)

Les avant-gardes d’art d’économie mixte

Succédanées de la conception bolchevique et autoritaire de l’organisation, les avant-gardes artistiques radicales ont eu leurs heures de gloire entre les deux guerres, mais se sont prolongées jusque dans les années 50-60. Elles ont eu leur « période héroïque » du temps des surréalistes qui ont dans les années 30 ignoré les critiques marxistes et anarchistes du bolchevisme, préférant Trotsky à Pannekoek. Elles ont eu leur « période malheureuse » après la seconde guerre mondiale du temps des situationnistes, contraints dans les années 60 à s’affirmer comme une avant-garde qui renoncerait à ses prérogatives d’avant-garde .

Lire la suite

« Changer la vie », « transformer le monde », Les deux problèmes du surréalisme


(publié dans Le Monde libertaire, 11-17 avril 2002)

Joubert-mvt-surr

La conception surréaliste des rapports de l’art et de la politique a été exprimée par André Breton dans Position politique du surréalisme (1935). Elle a été élaborée lors des tentatives d’action commune des surréalistes avec le parti communiste, dans la perspective de trouver un moyen d’agir avec lui dans le domaine de la culture et de la vie quotidienne. S’illusionnant sur la nature du parti, les surréalistes ont affronté la question de l’art et de la politique à partir des limites autoritaires imposées par les communistes (l’intellectuel comme spécialiste au service du parti, etc.). Les « positions politiques du surréalisme » ont été, ainsi, avant tout des solutions élaborées par les surréalistes pour faire accepter leur autonomie créative par le parti communiste, en tenant compte du fait majeur que l’exploration surréaliste du monde ne devait pas empiéter sur les choix politiques du parti. Changer la vie (l’exploration poétique du monde) et transformer le monde (l’action sociale) sont devenus les deux « problèmes » du surréalisme alors qu’à l’origine il était question de faire la révolution surréaliste du monde. (1)

Les surréalistes ont abordé ces deux « problèmes » de manière distincte : aux surréalistes le domaine culturel et aux militants celui de l’action sociale, chacun agissant de façon autonome dans son domaine spécialisé de compétence. C’est seulement de cette façon que les exigences du surréalisme pouvaient se concilier avec celles du Parti communiste. Les surréalistes ont rompu avec le parti stalinien en 1935, mais leur conception des relations de l’art et de la politique, fondée sur le partage des domaines de compétence entre spécialistes, est restée opérante pour le groupe par la suite. Elle a été déterminante dans la rédaction du Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant de Breton et Trotsky (1938). Elle l’a été aussi après la Libération, quand dans les années 50 les surréalistes ont contacté la Fédération anarchiste (le groupe Fontenis) pour collaborer au Libertaire (2) ; quand dans les années 60, après la mort de Breton, ils ont fait le voyage à Cuba (1967) ; et quand dans les années 70, toujours pour les mêmes idées d’action commune, le groupe surréaliste réuni autour de Vincent Bounoure a renoué avec les trotskistes (3). Ainsi, tout en valorisant les idées libertaires dans le domaine de la création, les surréalistes ont été attirés dans le domaine politique par des formations qui exprimaient des conceptions autoritaires de la critique sociale : les bolchéviques (communistes et trotskistes) d’une part et les anarchistes partisans d’une conception autoritaire de l’organisation (le groupe Fontenis) d’autre part.

Rien ne montre mieux cette attirance magnétique des surréalistes que l’histoire de l’auto-dissolution du groupe en 1969. Surréaliste entre 1954 et 1969, Alain Joubert montre dans son livre, le Mouvement des surréaliste ou le fin mot de l’histoire (4), comment le groupe surréaliste, entraîné par Jean Schuster et quelques autres, a participé dans les années 60, à la grande parade en faveur du capitalisme d’État rajeuni (Algérie, Cuba, Vietnam, etc.). Il montre aussi la profondeur du désintérêt de la plupart des surréalistes pour les questions politiques. Il montre enfin comment une minorité au sein du groupe, politiquement proche de Benjamin Péret, réfractaire au capitalisme d’État (même rajeuni) a été constamment la cible d’un conflit interne visant à l’exclure, par des moyens bureaucratiques et autoritaires, dont l’unique victime aura été le libertaire Jehan Mayoux, exclu sans débat en 1967.

On a souvent dit que Mai 68 avait été imprégné de l’esprit surréaliste, ce que montre Alain Joubert c’est qu’il a fallu attendre Mai 68 pour balayer au sein du groupe surréaliste le formalisme bureaucratique et l’absence de discussion collective qui régnait depuis la mort de Breton. « Tous les “programmes de transition“ de la politique spécialisée, écrit Alain Joubert, devaient être rejetés et la subversion permanente de la vie quotidienne proclamée. Cette dernière phrase dérive à peine des textes situationnistes du milieu des années 60. Ne croyez vous pas qu’elle correspond absolument à ce que, sur le plan politique, le surréalisme aurait dû exprimer à ce moment-là, au lieu de se complaire en des contacts douteux avec de médiocres analyses ? […] Soyons clair : le rôle du Surréalisme était alors – est toujours – de porter l’espoir en avant, comme la poésie ; pas les valises vides des révolutions bidon. » (p.219) Mais la généreuse utopie surréaliste qu’Alain Joubert a défendue avec ses amis n’a jamais pu émerger au sein du groupe surréaliste dans sa dernière période, elle a au contraire été la cause de l’auto-dissolution tragi-comique du groupe surréaliste français en 1969, qui a terminé en farce ce qui a été le drame constant du surréalisme.

Notes :
(1) Sur cette question, voir le Surréalisme de jadis à naguère de Louis Janover, Paris-Méditerranée, 2002 (cf. le Monde libertaire du 21-27 mars 2002), ainsi que Parcours politique des surréalistes 1919-1969 de Carole Raynaud- Paligot, CNRS-Editions, 1995. Et, de façon générale, l’ensemble des livres de Janover sur le surréalisme.
(2) Sur les relations des surréalistes avec la FA, voir Surréalisme et Anarchisme (1992) et le Pied de grue (1994), deux excellents dossiers réalisés par André Bernard, édités par l’ACL. Ici aussi, il est question d’exploration poétique pour les surréalistes et d’action sociale pour les militants anarchistes.
(3) Vincent Bounoure, dans Critique communiste (1978) : « Je crois vous connaître assez, vous marxistes révolutionnaires, pour que nous puissions [surréalistes et trotskistes] nous assigner la tâche commune de rendre les énergies [révolutionnaire] à leur seule destination. » (Michael Löwy, l’Étoile du matin, Syllepse, 2000).
(4) Maurice Nadeau, 2001.

(publié  dans le Monde libertaire du 11-17 avril 2002)
(repris dans Alternative Libertaire du 10 octobre 200)
(ici une traduction allemande : Die zwei probleme des surrealismus, 2002)

J’ai repris cette question dans le livre Benjamin Péret, l’astre noir du surréalisle (Libertalia, 2016)