Glob créatif de Barthélémy Schwartz

Du principe d’identité et des Ovni (Monde libertaire, 2013)

Ce qui va de soi, on ne le dira jamais assez, ne va jamais très loin. Ainsi en est-il de tout ce que la patine des habitudes nous a rendu familier, parfaitement rassurant, identifiable et, finalement, réductible au connu. Il se trouve pourtant des êtres et des objets qui, puisant leur substance au coeur même du sensible, semblent se dérober devant les analyses les plus fines. Leur identité est complexe, voilée et, pour ainsi dire, tendanciellement problématique. Néanmoins, c’est − paradoxalement − tout ce qu’ils contiennent d’irréductible qui les porte à la hauteur d’une oeuvre véritable de l’esprit, dont on sait depuis Hegel « qu’il conquiert sa vérité seulement à condition de se retrouver soi-même dans l’absolu déchirement (1). »

À plus d’un titre, c’est un bien étrange objet que Barthélémy Schwartz propose à notre curiosité avec son Rêveur captif. Quasi insaisissable, incapable de tenir en un seul lieu, il relève de beaucoup de choses à la fois, et nul doute que plusieurs êtres le hantent. Cependant, cet objet aux contours imprécis, difficile à identifier, est tout de même un livre qui se décline en dix chapitres. Sitôt franchit le seuil de l’incipit, la critique des milieux de la bande dessinée – la pauvreté de son langage et la rusticité de ses mœurs soumis aux impératifs catégoriques de la marchandise et ses limites – se mêle au récit autobiographique. Le récit de rêves qui en est le fil conducteur englobe dans ses sillons une réflexion théorique qui l’ouvre sur de plus vastes considérations. Ajoutons-y la mise en œuvre de procédés techniques tels que le collage, l’usage du détournement, l’inclusion de photographies retravaillées, etc. Bref, autant de formules qui rappellent, certes, des influences surréalistes et situationnistes assumées mais, surtout, qu’il s’agit là non plus de bande dessinée, mais bien d’un usage inventif et subversif de son langage en vue d’autres fins.

En vérité, si par la beauté formelle de ses planches Le Rêveur captif peut être rangé dans la catégorie de ce qu’on appelle vulgairement un « bel objet » par la teneur de son propos, aussitôt dépassée la simple sensation que procure le plaisir esthétique, d’autres enseignements s’imposent. Celui-ci d’abord : ici, plus qu’en maints endroits ailleurs, un « bel objet » peut ne pas se réduire à la rigidité d’une chose, mais, par sa force révélatrice et la puissance du négatif qui le meut, nous signifier tout autre chose. Or il nous semble bien que la démarche de Barthélémy Schwartz s’inscrit dans une perspective tant critique que créatrice où l’esprit, face à l’adversité, ses déchirements et contradictions, tente la grande aventure de son unité. Livre étonnant et détonant, Le Rêveur captif est, avant tout, un livre qui se situe à la croisée de cheminements multiples. Partant d’une critique de la bande dessinée et de ses impasses, il nous place aussitôt en présence de personnages bien réels – tels que Charlotte Salomon, Charlotte Beradt et le cas poignant à l’extrême de Henry Darger – dont le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils prennent tous leur rêve au sérieux. En contrepoint, c’est sa propre expérience de rêveur – parfois éveillé lorsque le propos critique vient s’insinuer dans le creux de son expérience onirique – que Barthélémy Schwartz nous donne à voir ; et cela comme pour nous
notifier que « tout rêveur pour être respectable doit prêcher par l’exemple ».

Les rêveurs dont Barthélémy Schwartz nous livre quelques péripéties au sein de sa propre expérience onirique ne sont certes pas des rêveurs joyeux. Pour eux, il n’est que trop évident que « le problème, avec les rêves, c’est que le libre arbitre est souvent un libre arbitraire (2). » Mais, à la manière de Sisyphe roulant indéfiniment son rocher, peut-être pouvons nous les imaginer heureux à défaut de les concevoir joyeux. Heureux, oui, bien plus que joyeux parce que s’ils sont captifs, ils le sont plus que tout de cette vérité qui seule libère : « Le vrai rêve, c’est quand tout semble ouvert, quand tout paraît encore possible (3). »

Or, tout le long de son beau livre, Barthélémy Schwartz nous désigne l’activité onirique comme puissance capable, par excellence, de subvertir le « réel ». Et c’est ici, tout autant que dans le langage et les procédés qu’il invente afin de se raconter et de dire le monde, que réside l’essentiel : Le Rêveur captif par ce qu’il bouscule comme par ce qu’il invente est une oeuvre éminemment poétique. Un livre, rien qu’un livre qui nous dit : « Il y a dans le langage, en deçà et au-delà du langage, le silence.
Il y a dans les mots et sur le discours cette nuit pleine de sens, cette nuit translucide qui apparaît aussi dans les yeux et les regards, qui attend la parole (4). » En ce qui nous concerne, tant par le contenu que les moyens mis en oeuvre : images de différents types, collections d’aphorismes, récits biographiques et autobiographiques croisés, phrases poétiques, usage et incorporation de la théorie critique, etc. Tout cela, et plus encore « la volonté totalisante » qui en est en quelque sorte le liant, nous fait apparaître l’ensemble comme relevant tout simplement d’un acte poétique. Et cela, bien sûr, dans l’acception la meilleure du terme.

Alfredo Fernandes

Notes
(1) – Hegel in Phénoménologie.
(2) – Barthélémy Schwartz in Le Rêveur captif, éditions L’Apocalypse.
(3) – Barthélémy Schwartz, idem.
(4) – Henri Lefebvre in Langage et société.

Article publié dans le Monde libertaire n°1722 du 231-27 novembre 2013.

Written by barthelemybs

16 novembre 2013 à 15:42

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