Glob créatif de Barthélémy Schwartz

Benjamin Péret, le surréaliste aux belles cravates (1)

(publié dans le Bathyscaphe n°8 (automne 2012, Québec)

tags : surréalisme – Benjamin Péret

Portraits croisésLE-BATHYSCAPHE-N8

Un temps à ne pas mettre
une puce sur la soutane d’un curé

Benjamin Péret  [1]

 Selon l’avis de son ami Michel Zimbacca, le poète surréaliste Benjamin Péret était « grand et costaud. » « Pas si grand » tempère Jean-Claude Tertrais : « 1m70 sans doute, mais voûté. » Son rire était franc. Alain Joubert se rappelle encore ses éclats sonores lors des jeux collectifs de cadavre exquis. Mais Péret étaient aussi l’homme des grosses plaisanteries. Jeune  dadaïste, c’est lui qui avait affolé la mère de Jean Cocteau en lui annonçant par téléphone que son poète de fils était mort.

Claude Courtot rapporte cette anecdote des années 1950 : « À la campagne, à neuf heures du soir, Péret décide tout à coup et de façon péremptoire qu’étant donné la pleine lune, il faut aller faire des provisions pour le lendemain dans les champs des paysans voisins qu’il déteste autant que les commerçants, les flics, les curés et les staliniens ; il se livre alors à un pillage en règle dans une culture d’artichauts dont il rapporte un fort grand nombre et qu’il étale à son retour, par rang de taille sur une table, en riant formidablement (2). »

Alain Joubert se souvient aussi de certains dîners : « C’était une joie d’entendre Benjamin hurler à travers la salle Qu’on m’apporte les couilles du chef ! quand, figuraient au menu ces rognons blancs qu’il appréciait tout particulièrement (3) », ou encore commander un « biftek Melba » !

Jeune surréaliste, Péret était à la fois « les deux pieds sur terre et complètement hors de ce monde. Poète autrement dit », note Marcel Duhamel (4). Ce trait de caractère ne s’était pas atténué avec l’âge. Chez le surréaliste agé qu’il était devenu après la guerre, la fraîcheur de caractère et la disponibilité restaient intactes, l’esprit en éveil. Il était très proche des jeunes surréalistes qu’il retrouvait après les réunions collectives, sans Breton. On tutoyait Péret, quelque chose de proche et de familier se dégageait de sa personne alors que Breton était généralement vouvoyé. « Breton était un personnage qui, dans la vie, avait un comportement d’une extraordinaire courtoisie, rappelle Alain Joubert. Cette courtoisie créait l’impossibilité d’une certaine familiarité. Avec Benjamin Péret, c’était l’inverse. Son comportement et son naturel généraient une franche sympathie (5). »

L’homme était secret, parlant peu. D’après Robert Benayoun, « il avait un comportement serein, presque effacé, un standard de la patience attentive et de la réserve (6). » Jean-Louis Bédouin souligne qu’il « pouvait rester des heures sans dire un mot, perdu dans cette attitude. Une tête de granit (7). » Il était discret, « timide sans doute », confirme Aube Breton-Elléouët.

Cet être, paradoxalement d’une grande finesse, comme sa poésie, se protégeait des autres par un premier abord rude et peu avenant. C’était un homme « d’un seul tenant » qui n’avait pas le souci de charmer. Il exprimait ses convictions avec franchise, parfois sans ménager ses interlocuteurs. Intransigeant de caractère, il pouvait être intraitable, quelquefois violent. « Vlady (le fils de Victor Serge), note Guy Prévan, n’avait souvenir que d’un Péret jamais d’accord avec son père et plutôt brutal dans la discussion (8). »

« Il avait la belle arrogance surréaliste, dit Eric Losfeld, mais dans un style farouchement personnel. Une fois que nous mangions ensemble, quelqu’un vint me serrer la main, un poète connu. Je fais les présentations. Et Péret de déclarer sans tendre la main : “Pour moi, un poète qui a la Légion d’honneur n’est pas un poète.” (9) »

Et d’ajouter : « On a incriminé son à “mauvais caractère”, son goût de l’invective vis-à-vis de tous les curés. Insulter les magistrats, l’Église et les flics, c’est se conduire en crapule ! Il y allait pour lui de tout son style d’existence. »

Un homme simple qui ne
se considérait pas comme exemplaire.

Pour les jeunes générations qui ont rejoint le groupe surréaliste après la guerre, Benjamin Péret était devenu une figure légendaire. Sa poésie, son engagement dans la Révolution espagnole, ses invectives anticléricales, son style d’existence frappaient les imaginations. Son pamphlet, Le Déshonneur des poètes, avait été accueilli par les jeunes surréalistes comme un scandale salutaire à la Libération. « Péret, c’était autre chose que le catéchisme du parti communiste ! » se souvient Zimbacca. Quelques années plus tard, il était pour Joubert qui rejoignait le groupe en 1955 plus « enthousiasmant » encore que le personnage que l’on devinait déjà dans l’Histoire du surréalisme de Maurice Nadeau : « Péret était un être merveilleux. Un ami intime de notre couple. Sur le plan politique, il ne s’est jamais fait phagocyter par un groupe. Il avait une position révolutionnaire très dure, très affirmée. » Sa force d’attraction auprès des jeunes surréalistes était toujours très forte dans les années 1960. Sa présence était notable aux États-Unis également, au sein du groupe surréaliste de Chicago : « Péret représentait pour nous l’intransigeance, le militantisme, l’humour, l’anti-cléricalisme, la poésie surréaliste dans sa forme la plus vibrante et exubérante. » C’est peut-être d’ailleurs dans ce pays que l’apport politique de Péret aura été le plus signifiant. Avant de fonder le groupe de Chicago en 1966, Penelope et Franklin Rosemont avaient rencontré à Paris, en même temps que les surréalistes, les situationnistes et Guy Debord. Pour le Hollandais Her de Vries : « Péret était un des poètes les plus importants de son époque et je suis bien sûr d’accord avec Soupault pour donner toute l’œuvre d’Eluard en échange d’un seul de ses poèmes. »

Dans un mouvement qui a toujours mis en valeur les figures héroïques, Benjamin Péret était devenu dans les dernières années de sa vie une sorte de manifeste vivant du surréalisme. Pour Gérard Legrand, il était la figure de légende du surréalisme, peut-être davantage que Breton car il avait « fait » la Révolution espagnole.

Pourtant, s’il y a bien un surréaliste qui se souciait peu de son image et de la trace qu’il laisserait dans l’histoire, c’est bien Péret. Homme de toutes les disponibilités, il ne considérait pas sa vie comme exemplaire. C’est ce qui avait frappé André Thirion lorsque le poète surréaliste était revenu en France en 1931, après avoir été expulsé du Brésil pour atteinte à la sûreté de l’État. N’importe quel surréaliste en aurait fait un titre de gloire, mais pas Péret : « On le retrouvait comme si on l’avait quitté la veille, aussi à l’aise dans sa peau, aussi désarmé devant l’existence (10). » Peu enclin à s’épancher sur ses aventures brésiliennes, mais pressé d’être à nouveau « dans le coup », avec ses amis, de se fondre dans le quotidien surréaliste.

Barthélémy Schwartz

Notes de bas de page :
Sauf mention contraire, Aube Breton-Elléouët, Gérard Legrand, Guy Prévan, Franklin Rosemont, Jean-Claude Tertrais, Hans de Vries, Michel Zimbacca : correspondances ou entretiens avec l’auteur.
(1) – Rapporté par Sarane Alexandrian, L’Aventure en soi, Mercure de France, 1990.
(2) – Claude Courtot, Introduction à la lecture de Benjamin Péret, Le Terrain vague, 1965.
(3) – Alain Joubert, Une goutte d’éternité, Maurice Nadeau, 2007.
(4) – Marcel Duhamel, Raconte pas ta vie, Mercure de France, 1972.
(5) – Alain Joubert, « L’Absolu du désir », Le Matricule des anges, mai 2007.
(6) – Robert Benayoun, Le rire des surréalistes, La bougie du sapeur, 1988.
(7) – Jean-Louis Bédouin Bédouin, Benjamin Péret, coll. « Poète d’aujourd’hui », Seghers, 1961.
(8) – Guy Prévan, « Benjamin Péret, poète donc révolutionaire », France Culture, 1999.
(9) – Eric Losfeld, Endetté comme une mule, Belfond, 1979.
(10) – André Thirion, Révolutionnaire sans révolution, Robert Laffont, 1972.

(publié dans le Bathyscaphe n°8 (automne 2012, Québec).

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English: Portrait Image of Surrealist Artist Benjamin Péret (Photo credit: Wikipedia)

Written by barthelemybs

16 janvier 2013 à 14:55

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