Glob créatif de Barthélémy Schwartz

ABC d’art d’économie mixte (3/10)

(publié dans le Bathyscaphen°4 (printemps 2009, Québec)

tags : Daniel Buren – Simon Hantaï – Michel Parmentier – BMPT

Hasard et inconscient

Le hasard a une place prépondérante dans l’art d’économie mixte. Il a accompagné la déconsidération croissante, après la guerre, pour les approches artistiques fondée sur l’inconscient et la subjectivité (deux valeurs liées à l’art moderne avant-gardiste). En art d’économie mixte, l’inconscient prend la forme réductrice de l’objectivité du hasard. On valorise la dé-subjectivité de l’artiste, son irresponsabilité dans le processus créatif, et pour certains la tyrannie du hasard – un hasard sensé soulager l’artiste du poids de la responsabilité de devoir choisir et décider, le hasard comme soulagement dans un monde fondée sur l’intégration. C’est ce qu’exprimait à sa manière le pop-artiste Roy Lichtenstein : « La génération précédente cherchait à atteindre son subconscient alors que les artistes pop cherchent à se distancier de leurs œuvres. Je veux que mon œuvre ait l’air programmée et impersonnelle… (1) »

Des artistes dont la pratique artistique est systématique (une même idée déclinée sans fin) comme Daniel Buren ou Michel Parmentier considèrent Simon Hantaï comme un des très grands artistes de l’après-guerre : « Je pense avec Daniel Buren, écrit Parmentier, que Hantaï n’a pas la place qu’il devrait occuper. Mais premièrement, cette place, il n’a pas envie de l’occuper et deuxièmement c’est au niveau de Pollock ou de Newman qu’il devrait être (2). » Des années 1960 à sa mort en 2008, Simon Hantaï a pratiqué la peinture par pliage (une peinture dite « à l’aveugle » qui laisse l’œuvre se constituer en différé selon les hasards du pliage. Il plie une toile soigneusement, de façon plus ou moins compliquée, enduit de couleur sa surface restée apparente, puis déplie l’ensemble de sorte qu’une forme, colorée de manière aléatoire par les effets du pliage, apparaisse. Le choix de la couleur, la procédure du pliage, les effets de froissement, l’application de la peinture, sont les moments principaux de son processus créatif. Le dépliage et le hasard du résultat final n’en sont que l’aboutissement. Par cette méthode de travail répétitive, fondée sur le hasard et la rigueur de la procédure, Hantaï a construit toute une œuvre. Pourtant, cet artiste qui a été surréaliste est resté marqué par l’esprit de l’art moderne, son art est celui d’une génération charnière entre le moderne et le contemporain. Malgré sa démarche volontairement procédurière et désincarnée, il demeure dans ses toiles quelque chose de la subjectivité propre à l’art moderne. En ce sens, c’est plutôt un artiste pré-art d’économie mixte. Comme le déplore Michel Parmentier, Hantaï reste encore, malgré ses efforts, attaché au « dire souverain » de l’art moderne et à « la sensibilité typiquement européenne ».

Parmentier, justement, est parvenu à rompre avec ces survivances dont il regrettait tant la persistance dans l’œuvre d’Hantaï. De 1965 à 1968, il a réalisé, au sein du collectif BMPT (constitué de Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier et Niele Toroni), des peintures faites de bandes horizontales blanches et de couleurs alternées, à partir d’une méthode consistant dans le pliage de la toile, le bombage des parties apparentes, le dépliage et son résultat. Il a décrit ainsi sa méthode de travail : « J’ai peint, de 1965 à 1968, des bandes horizontales, de couleur unique, de 38 cm de largeur, qui alternaient avec les bandes (de mêmes dimensions, blanches) de la toile protégée de la projection de peinture (bombe ou pistolet) par un pliage préalable, puis rendues apparentes par le dépliage. Ce travail fut strictement répété de 1965 à 1968, la couleur ne changeant pas arbitrairement d’une année sur l’autre que pour ne pas se charger d’une signification préférentielle ou symbolique. Cette description dit tout du produit-peinture dont je fus l’auteur (3). »

À la différence des autres membres du groupe, il a mis fin en 1968 à une pratique artistique qui n’avait de sens que dans la dénonciation par l’absurde de la peinture et de l’art, et la systématisation d’une attitude : peindre toute une vie des bandes horizontales de 38 cm de largeur en couleur alternées. Après une retrait de la vie artistique qui a duré quinze ans, Parmentier est revenu à la peinture en 1983, reprenant son travail scrupuleusement là où il l’avait interrompu en 1968. En 1966 les bandes qu’il peignait étaient de couleur bleue, grises en 1967, rouges en 1968, puis noires quand il a renoué avec la peinture. Ceci jusqu’en 1985. Par la suite, l’artiste a diversifié sa technique sans abandonner le principe répétitif et mécanique des bandes horizontales qui ont constitué sa signature artistique. Il a tracé des bandes alternées au crayon, sur du papier, du calque ou du polyester. Puis, il est mort en 2000. Certains lecteurs penseront que je me trompe d’artiste et que j’évoque ici le parcours de Daniel Buren. Pas du tout, Buren, c’est celui qui a longtemps fait la même chose, mais avec des bandes verticales. Et lui est vivant, il décore en ce moment la façade du musée Picasso à Paris.

Barthélémy Schwartz

Notes de bas de page :
(1) Catherine Millet, L’art contemporain, Flammarion, 1997.
(2) Michel Parmentier, extrait de Propos délibérés, Daniel Buren, Michel Parmentier, Lyon, Art édition, 1991.
(3) Lettre de Michel Parmentier adressée à François Mattey en 1972, Catalogue de l’exposition Simon Hantaï / Michel Parmentier, Centre Georges Pompidou, janvier-mars 2001.

(publié dans le Bathyscaphe n°4 (printemps 2009, Québec)

Written by barthelemybs

24 juin 2009 à 11:39

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