Glob créatif de Barthélémy Schwartz

De la subversion de la société par l’art, à la subvention de l’art par la société

(publié dans Le Monde Libertaire, Hors série n°4, juillet-août 1995)

On ne peut comprendre l’art d’aujourd’hui sans revenir un moment sur l’art de la première moitié du siècle. Les avant-gardes des années 1920 et 1930, et les philosophies de l’art et de l’histoire qu’elles exprimaient, faisaient d’une part fusionner la finalité artistique et la finalité révolutionnaire, l’idée était qu’il ne pouvait y avoir de réalisation de l’art sans suppression du capitalisme ; et d’autre part, intégraient dans la formation du langage artistique l’importance de l’expression inconsciente. Poussé par la révolution russe et son attraction, l’art de la première moitié du siècle (Dada, surréalisme, expressionnisme allemand…) était en rupture avec la gestion capitaliste de la société, il était donc également en rupture avec l’ensemble des valeurs de la bourgeoisie. Il valorisait l’importance de la psychanalyse comme instrument de connaissance, et ne considérait pas l’artiste comme un héros ou un génie. L’art devait être fait par tous, car n’étant qu’affaire d’expression il devait être l’affaire de tous. Quand Marcel Duchamp introduisait en 1917 une pissotière dans une exposition d’œuvres d’art, il n’avait pas à l’esprit que celle-ci était une œuvre d’art, il remettait en question, par cette provocation, la culture élitiste de son époque. Pour mémoire, cinq ans auparavant, Apollinaire, introduisait des commentaires de la vie quotidienne dans la poésie (« Les directeurs les ouvriers et les belles sténodactylographes, du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent », Zone). On attendait enfin de la révolution sociale qu’elle donne à tous les moyens matériels de se consacrer à la poésie.

La guerre d’Espagne a marqué la fin de la période révolutionnaire de l’entre-deux guerres. Le mouvement révolutionnaire abattu, les conditions étant réunies, la guerre a pu éclater et résoudre provisoirement par la destruction et la mort les contradictions de l’économie capitaliste.Les théories d’économie politique qui ont fondé la société d’économie mixte après la seconde guerre mondiale voulaient remplacer les mécanismes d’équilibre opérant librement par le marché et qui avaient abouti à la grande crise de 1929 et à la guerre mondiale, par un équilibre établi consciemment par l’intervention de l’État dans l’économie. A défaut de supprimer ce cauchemar du capitalisme qu’est la récurrence des crises économiques, on espérait au moins en atténuer les effets. La société d’économie mixte avait pour vocation d’être une société sans crise, ni sociale ni économique.

L’art d’économie mixte est l’art de cette période qui s’étend de la Libération (en fait la fin des années 1950) au retour de la crise aujourd’hui. Ses éléments constitutifs sont les mêmes que ceux de l’économie mixte : le consensus et le partenariat privé-Etat. On ne peut comprendre l’art de la seconde moitié du siècle si on garde à l’esprit le découpage linéaire par mouvement artistique retenu en histoire de l’art : nouveau-réaliste, pop art, art minimal, art conceptuel, land art, figuration libre, etc. L’art d’économie mixte regroupe deux grandes familles d’œuvres et d’artistes (1) :

  • d’une part, celle des artistes simulacres du privé (les artistes et les oeuvres miroirs de la machine, qui s’inscrivent de façon plus générale dans un art miroir de la production, dont les traits essentiels sont l’accumulation, la destruction, la mise en série, etc.) ;
  • d’autre part, celle des artistes simulacres de la fonction publique et de l’État (les « artistes-fonctionnaires », dont les caractéristiques sont la taxinomie, la mise en boite, l’étiquetage, le classement, la définition, la nomination, etc.).

La façon de procéder des premiers s’apparente à celle des personnels de l’industrie, voire aux grands cycles de la production (l’accumulation, la série, la destruction), celle des seconds à la façon de procéder des fonctionnaires de l’État (la taxinomie). C’est essentiellement un art de la procédure avec les objets, et du renoncement à l’inconscient et à la subjectivité. En art d’économie mixte, je est un on, et ce on est celui de l’idéologie dominante, faussement objective comme les publicités. C’est pourquoi les œuvres d’art d’économie mixte ressemblent aux objets ménagers présentés dans les publicités. On a ainsi une première esquisse de ce qu’est l’art d’économie mixte, qui constitue l’art contemporain officiel, tel qu’il est omniprésent depuis plusieurs décennies dans les galeries, les espaces publiques, les musées, les cours intérieures des grandes entreprises, les espaces verts autour des centrales nucléaires, les cours des ministères. L’art qui nous intéresse est ailleurs.

Pendant près d’un siècle, l’art s’est constitué en rupture avec les valeurs de la bourgeoisie et des fonctionnaires de l’État : » [Du Salon des refusés (1863)] jusqu’aux années 40 et 50 de notre siècle, la chronique abonde en querelles, erreurs monumentales et aveuglements obstinés. Il y a eu l’entêtement du Louvre, qui refusait d’accrocher l’Olympia de Manet, qu’une souscription avait achetée à la veuve du peintre, pour éviter qu’elle ne soit acquise par un étranger. Il y a eu la misérable affaire du legs Caillebotte, collection d’impressionnistes reçue avec dédain par une administration qui tolérait Renoir et méprisait Cézanne. Il y a eu l’indifférence absolue des musées français, qui n’ont acheté ni Matisse ni Picasso jusqu’à la seconde guerre mondiale. Sans la générosité de quelques donateurs, tel Marcel Sembat à Grenoble, et quelques dons des artistes, il n’y aurait pas eu un fauve ni un cubiste dans les collections nationales en 1939. » (3). L’art d’économie mixte, au contraire, se présente avant tout comme un art intégré, subventionné par le privé et les pouvoirs publics. Il ne connait pas de Salon des refusés, ses commandes sont celles de l’État et des grandes entreprises. Car le consensus social, première pierre de la société d’économie mixte, a aussi été un consensus culturel. La subvention de l’art par la société depuis la libération a été le moyen de transformer la subversion de la société par l’art qui avait prévalue dans la première moitié du siècle. Comme le note Rainer Rotchlitz, « les subventions accordées à la création, à l’échelle municipale, régionale, nationale et internationale [ont été] l’équivalent des « acquis sociaux » de l’après-guerre et [ont fluctué] au même rythme qu’eux. » (4)

Marx qui n’avait pas prédis la société d’économie mixte, avait écrit à son époque que « la production capitaliste est hostile à certains secteurs de la production intellectuelle, comme l’art et la poésie, par exemple » (5) ; la société d’économie mixte réconcilie l’art et le capitalisme en intégrant la production artistique dans l’industrie du tourisme, où les grandes expositions coordonnées par des commissaires rassemblant des artistes reconnus internationalement l’emportent progressivement sur l’artisanat des galeries d’art réservée à une élite culturelle et sociale. Les grandes expositions-shows organisées par les commissaires sont aussi le lieu où l’idéologie peut réécrire l’histoire (6).

L’artiste d’économie mixte est le produit d’une époque qui a cru à son intemporalité. Il était de bon ton, dès les années 1960, de penser que la société avait atteint un point de développement à partir duquel elle pouvait intégrer n’importe qu’elle forme de contestation culturelle. Tout avait été fait en art, et tout avait été intégré sans grande difficulté depuis la fin des années 1950, l’incapacité de l’art à faire frémir le bourgeois en était la preuve incontournable. Il ne s’agissait que d’un leurre. Les limites de l’intégration de la société d’économie mixte sont celles de l’économie mixte elle-même : le retour de la crise économique qui marque la faillite de cette philosophie de l’économie, marque aussi la fin de l’idéologie de l’intégration. Le retour de la crise aujourd’hui, annonce la fin du consensus social comme du consensus dans la culture. Il marque la fin de l’art d’économie mixte.

La société d’économie mixte fondée sur le consensus laisse la place, avec le retour de la crise, à un nouveau modèle fondé, lui, sur la confrontation sociale et sur l’attaque frontale. Ce nouveau modèle, qui n’est finalement qu’une forme plus brutale de gestion de la crise, n’est autre que le nouvel ordre mondial, économique, politique et social. Il comporte plusieurs aspects : le premier, c’est la remise en cause de tout ce qui avait été négocié par le partenariat depuis la fin de la seconde guerre mondiale (salaire, retraite, assurance, etc.), elle prend la forme immédiate d’une très forte crispation sociale (licenciements brutaux, politique du lock out, criminalisation du syndicalisme, du droit de grève, du droit de manifester, de critiquer, de s’exprimer, d’informer, etc.) (7) , et rappelle à ceux qui l’auraient oublié ces dernières années que le capitalisme est déterminé essentiellement par l’exploitation de la plus-value, qui est la clef de voûte autour de laquelle s’organise l’ensemble économique, social, politique et culturel, et qu’il ne développe, n’encourage, que ce qui va dans ce sens. Le second aspect, c’est l’aménagement de l’idéologie. Celle-ci était consensuelle et intégrait les valeurs qui lui étaient hostiles, désormais, de la même manière que les frontières se ferment sur le territoire pour repousser les étrangers et les exclure, les frontières se ferment également dans la culture. Les idées étrangères aux soient-disantes valeurs occidentales deviennent suspectes, plusieurs se prêtent à rêver d’un art occidental grec et romain débarrassé de ce qu’il a assimilé au cours des siècles. On peut ainsi lire dans une revue sur l’art (disponible par exemple à la librairie La Hune à Paris 5ème, au rayon art) que « la trahison qui a donné naissance à l’art moderne s’est faite par une greffe assumant l’altérité, prenant en compte les cultures étrangères à l’Europe et à la civilisation européenne » (8), sur le même ton de la réaction, on peut également lire, dans la revue Esprit, sous la plume d’un certain Jean Molino, que « l’art risque sans doute de se confondre avec l’acception la plus large de la culture et l’on constate qu’il n’y a plus guère de différence entre les musées des Beaux-Arts et les musées éthnographiques » (9). Attaques répétées qui annoncent les expositions des « Arts dégénérés » de demain.

Avec la fin de l’économie mixte, on assiste à un retour des valeurs qui ont toujours accompagné le conservatisme politique et social : la morale, la famille, la religion. Le droit de critiquer, dans l’entreprise et hors de l’entreprise, qui était permis relativement dans les temps consensuels n’est plus de mise aujourd’hui. Les idées qui s’écartent des valeurs morales s’apparentent désormais à des valeurs subversives, et sont traitées comme telles, sans ménagement. Avec le retour de la crise et la fin du consensus, on voit aujourd’hui réapparaître les mêmes sinistres figures blâmer les manquements aux valeurs et aux moeurs, dénoncer les oeuvres « immorales et scandaleuses« . C’est en Autriche, véritable laboratoire de la réaction, qu’un film récent de Werner Schroeter (l’auteur du Tambour), Le Concil d’Amour, d’après l’oeuvre d’Oscar Panizza, a été confisqué par le gouvernement parce qu’il était jugé anticlérical et accusé d’avoir heurté les sentiments religieux des catholiques tyroliens (Libération, du 7/10/94). Dans ce même pays où l’extrême droite fait jeu égal avec les partis politiques classiques, des artistes contemporains sont montrés du doigt dans les médias, dénoncés comme des criminels et des pornographes. Un projet de musée d’art contemporain à Vienne est abandonné après une campagne virulente menée par l’extrême droite. « Nous sommes les premiers visés après les immigrants par l’extrême droite, disait récemment un artiste autrichien » (10).

Ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est à la fois à la faillite de l’art d’économie mixte et à la criminalisation de la figure de l’artiste. La première accompagne la fin de la société d’économie mixte, la seconde le retour de la crise et des conflits sociaux, et la fin du consensus. C’est cela aussi le nouvel ordre mondial.

Barthélémy Schwartz

Notes :

(en cours…)

(publié dans Le Monde Libertaire, Hors série n°4, juillet-août 1995)
(publié dans la Comète d’Ab irato n°7, décembre 1995)
(repris en brochure dans Un art d’économie mixte, Ab irato, 1997)
(repris sur le site libertaire.free à l’initiative du site en 2004)

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