Glob créatif de Barthélémy Schwartz

Où en est-on avec le mensonge moderne de masse ? (OT n°9, 2002)

(Publié dans Oiseau-tempête n°9, 2002)

otDu « spectacle », Guy Debord disait qu’il «  n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social  (1) entre des personnes, médiatisé par des images  » ; qu’il «  ne peut être compris comme l’abus d’un monde de la vision, le produit des techniques de diffusion massives des images. Il est bien plutôt une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. [C’est-à-dire] une vision du monde qui s’est objectivée  ». De sorte que la critique des moyens du « spectacle » n’a de sens que si ce dernier est concrètement situé dans la société capitaliste. C’est pour ces raisons qu’il voyait dans le spectacle «  l’affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production  » et «  le modèle présent de la vie socialement dominante(2)  ». C’est le rôle du spectacle de travestir la nature capitaliste des rapports sociaux et, à l’intérieur de la division du travail, aux intellectuels spécialistes de toute sorte (journalistes, philosophes, experts, scientifiques, universitaires, sociologues, écrivains, artistes, etc.) d’élaborer les discours et les grilles de perception mentale qui permettront d’expliquer ces rapports sociaux en faisant abstraction de leur nature capitaliste. C’est-à-dire permettre à chacun d’avoir une opinion sur tout, sauf sur l’essentiel.

Déjà, dans Culture ou mise en condition (1957), Hans Magnus Enzensberger remarquait ceci à propos de ce qu’il appelait « l’industrie du façonnement des esprits » : « Dans ses branches les plus évoluées, elle ne vend plus du tout des marchandises : livres et journaux, images et enregistrements ne sont pour elle que des substrats matériels qui, grâce au perfectionnement technique croissant, s’amenuisent chaque jour davantage et ne jouent un rôle économique important que dans ses branches antiques, comme l’édition. Déjà la radiodiffusion n’a plus rien de comparable avec une fabrique d’allumettes. Ses produits sont entièrement immatériels. Ce qu’elle fabrique et répand dans le public, ce ne sont pas des marchandises, mais des opinions, des jugements et des préjugés, des contenus de conscience de toute sorte (3). »

L’explosion mortelle de l’usine Total-AZF à Toulouse, en septembre  2001, a donné un aperçu concret de ce qu’est la permanence du mensonge social. Chacun a pu voir s’affirmer, de la part des gestionnaires et des actionnaires de Total, le plus grand mépris pour la législation officielle (non-respect des règles de sécurité, fausse expertise, etc.). C’est l’adage moderne du mensonge social, « je n’ai rien à dire, mais je nierai tout », qui s’est imposé comme style de communication.
L’intérêt de l’incident n’est pas seulement d’avoir mis à jour à la fois l’opacité gestionnaire de Total (nier toute responsabilité) et la transparence de sa stratégie sociale (le capital variable humain et le capital fixe des machines ne sont que les moyens de la valorisation, etc.), son intérêt est également d’avoir montré, par cet exemple, ce qu’il en est des entreprises « hight-tech » qu’on nous présente comme des modèles de sécurité et, par là, quel est l’état de fiabilité de l’ensemble des entreprises capitalistes modernes (et dans cette liste, les centrales nucléaires – modèles de sécurité autoproclamées – sont à placer, on s’en doute, aux premiers rangs). Aucune de ces entreprises n’est sécurisée et aucune n’a vocation à l’être (4). L’exigence « citoyenne » d’avoir des entreprises « propres » bute nécessairement sur le caractère irrationnel du développement capitaliste. Malgré les efforts des têtes molles qui sortent des grandes écoles de gestion de l’État, c’est d’abord l’exploitation immédiate du travail salarié qui est la règle partout, la sécurité des infrastructures et celle des salariés passant après « l’argent facile » et les profits ; quand bien même il ne peut y avoir de développement capitaliste à long terme sans elles.

Bien sûr, il y a des erreurs, des catastrophes, des épidémies, des destructions, mais force est de reconnaître, pensent les stratèges capitalistes, que jusqu’à présent, en dépit de deux guerres mondiales, la Shoa, Hiroshima et Tchernobyl, le capitalisme est toujours là, incontournable, présent et inoxydable ! Ce sont les gens qui s’oxydent, c’est-à-dire nous. La seule stratégie durable du capitalisme est de vivre dans l’instant, et d’ériger le mensonge social comme idéologie dominante devant imprégner tous les niveaux du corps social, pour fétichiser des valeurs dépourvues de contenu comme la « transparence », « l’éthique », le « contrôle citoyen » ou la « vérité ». Les plus rationnelles des entreprises modernes sont faites à l’image de la société qui les crée, c’est-à-dire d’un mélange de rationalité nécessaire à la gestion de masse et d’irrationalité inhérente à produire le capital vite fait bien fait, quels que soient les risques encourus, qu’ils soient humains, écologiques, pénaux ou nucléaires. Voilà où nous en sommes avec le mensonge moderne de masse  (5).

L’explosion de l’usine Total-AZF montre ainsi que les dangers les plus terribles ne sont pas forcément là où on le croit. Ce n’est pas d’un missile lancé sur Paris ou d’un épandage chimique terroriste sur Lyon qu’est venue la catastrophe qui a fait en France près de trente morts, pluieurs milliers de blessés et de sans-abri, quelques semaines après les attentats du 11-Septembre. Elle est venue de l’organisation capitaliste des villes, des tissus urbains et industriels, développés et entrelacés dans l’unique perspective de créer de la valeur par le travail salarié, dans lequel chacun est enfermé. Que les dangers viennent du ciel (les missiles, les Boeing-bombes) ou du sol (les explosions d’usine, la pollution chimique des eaux, de l’air, etc.), c’est le paysage capitaliste dans son ensemble qui est consolidé comme un champ de mines. L’impact des déflagrations prend des proportions ahurissantes qui sont à l’image du degré d’accumulation du capital et des moyens de domination qui l’accompagnent partout.

Ces moyens se transforment sans cesse, et la capacité policière à encadrer et à prévoir les débordements sociaux également. Dans le paysage désolé des villes occidentales, les militaires professionnels se recyclent en gendarmes-soldats que l’on déploie selon les nécessités d’intervention dans les zones intérieures (Vigipirate, Seattle, Gênes, New York, etc.). Ces modèles hybrides, hyper-armés, ne sont pas moins sinistres que les chimères transgéniques préparées dans les laboratoires, qui préfigurent le monde de demain : « Aujourd’hui, les armées d’intervention impérialiste des états poursuivent leur transformation et leur spécialisation. Dans un contexte de restructuration des économies fondées sur une précarisation croissante du marché du travail et une marginalisation massive de la surpopulation prolétaire, et de conflits sociaux prévisibles, les armées doivent protéger les états contre les nouvelles classes dangereuses. Encore plus que par le passé, l’armée doit être prête à assumer un rôle de police interne(6). »

Par « corps social », il faut entendre la population ainsi que l’ensemble des rapports sociaux qui la détermine. Son développement prend des formes de plus en plus irrationnelles, car l’irrationnel est la norme sociale dominante produite chaque jour par la poursuite sans limite et insensée de la valorisation et de la reproduction du capital, qui sont les principaux pôles de gravité rationnelle de la société capitaliste. Le capitalisme ne se développe pas en rationalisant le monde, il s’adapte à toutes les formes de barbarie locale qu’il subvertit pour leur faire servir son propre développement. L’esclavage des Africains et le génocide des Amérindiens, par exemple, sont constitutifs du capitalisme états-unien, ils structurent toute la société américaine ; le capitalisme russe se développe à partir des restes du monde stalinien, il ne fait pas table rase du passé, mais s’accorde avec lui pour produire le présent ; les camps de travail obligatoire (laogai) restent opérants pour le « modèle chinois de socialisme de marché ». Ces compromis historiques donnent les multiples physionomies hideuses du capitalisme, véritable éponge à recycler tous les modes d’encadrement et de gestion de masse du passé en les modernisant, tout en en inventant d’autres, toujours plus effroyables. Jusqu’à quand ? L’alternative utopie ou présent perpétuel de la barbarie (la botte écrasée sur un visage éternellement, évoquée par George Orwell dans 1984) est l’actualité permanente de notre monde, ce monde où justement rien ne nous appartient. La barbarie est le passé, le présent et le futur de la société capitaliste.

Barthélémy Schwartz

NOTES :
(1) – C’est moi qui souligne.
(2) – Guy Debord, La Société du spectacle, 1967.
(3) – Hans Magnus Ezensberger, Culture ou mise en condition, Julliard, 1965.
(4) – [Ajout 2009] : (en…cours)
(5) – [Ajout 2007] : Ajoutons à ce bref panorama hexagonal ce lumineux exemple international avant que l’oubli ne contribue au décervelage des plus jeunes : « Des dirigeants du Pentagone ont manipulé des informations pour justifier l’invasion de l’Irak », titrait tardivement le quoditien Le Monde du 11  février 2007, en s’appuyant sur un rapport officiel américain. « Travaillant notamment à partir des témoignages d’exilés proches du Congrès national irakien et de son président, Ahmed Chalabi, l’OSP [le Bureau des plans spéciaux, dirigé par le sous-secrétaire à la Défense américaine] aurait gonflé la menace des armes de destruction massive et fortement souligné les liens supposés entre Saddam Hussein et Al-Qaida.»

(6) – Introduction d’Ab irato, Karl Korsch, La Guerre et la Révolution, Ab  irato, 2001.

(Publié dans Oiseau-tempête, n°9, 2002,
repris dans De Godzilla aux classes dangereuses, Alfredo Fernandes, Claude Guillon, Charle Reeve, Barthélémy Schwartz, recueil d’articles parus dans la revue Oiseau-tempête, éditions Ab irato, 2007, 93 p., 8 euros.)

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