Glob créatif de Barthélémy Schwartz

OGM, clonage, technologies de l’information… Le présent néo-technologique sans critique (OT n°8, 2001)

(publié dans Oiseau-tempête n°8 (2001)

otEn quatre ans, de 1996 à 2000, la surface consacrée à la culture transgénique dans le monde est passée de 1.7 à 44.2 millions d’hectares ; déjà, le poids des OGM dans la culture mondiale du soja est de 36 % du total des cultures, dans le coton 16 %, dans le colza 11 % et dans le maïs 7 % (1).

Les nouvelles technologies, dont les OGM ne sont qu’une des applications particulières, modifient de façon vertigineuse notre mode de vie depuis quelques années et leurs conséquences, partiellement perceptibles, font peur. Elles donnent du développement capitaliste une image barbare que d’ordinaire les différents instruments de maquillage idéologique s’efforcent de modifier dans un sens acceptable et attrayant.

Les critiques qui sont faites aux nouvelles formes de domination technologique s’inscrivent, en général, dans une perspective citoyenne de la vie sociale ; on perçoit les dérives technologiques de la même manière que celles liées à la spéculation financière : comme des excroissances anormales du développement de la société qu’un meilleur contrôle démocratique pourrait contenir et réorienter dans un sens socialement acceptable pour tous (si l’état jouait enfin son rôle, etc.). Une critique plus radicale de l’essor des nouvelles technologies commence à émerger depuis quelques années dépassant le leurre d’un réformisme démocratique ; malheureusement, elle vise pour l’essentiel à une dénonciation des errements technologiques de ce monde sans préciser au préalable qu’il s’agit des causes induites par le développement capitaliste de la société. Deux exemples de ce type de critique sont apparus récemment, avec La vie sur Terre de Baudoin de Bodinat (2) et Après l’effondrement de Jean-Marc Mandosio (3), parus tous deux aux éditions de l’Encyclopédie des nuisances.

La vie sur Terre, vue du
troisième étage sans ascenseur

[Sur La vie sur terre, Baudoin de Bodinat, Encyclopédie des nuisances, tome 1 (1996), tome 2 (1999).]

La vie sur Terre. – « Dans les équations de la rationalité économique et ses calculs de rentabilité, écrit Baudoin de Bodinat, le genre humain ne figure qu’en matière première, qu’en carcasses de temps vivant, force de travail sur pied, bétail mâchonnant les granulés qu’on lui prépare. » (t. 2, p. 98). Dans le monde de la Vie sur Terre, c’est le genre humain tout entier qui est soumis à la folie de la rationalité économique. Quand il interroge «les habitants» (les gens indifférenciés socialement), Bodinat s’entend répondre que : « « Tout le monde est content, aujourd’hui », et de fait si on les interroge, les habitants confirment ne pas voir où est le problème : que cette vie leur convient telle qu’elle est à rentrer chez soi en voiture, avec les appareils électriques pour la distraction et l’armoire frigorifique de l’alimentation sans peine, et autour d’eux la machinerie sociale rassurante où se niche leur poste de travail anonyme, et qui fournit tout : l’organisation collective avec ses contraintes n’est pas pour l’individu un habit étriqué à enfiler tous les matins, une coercition à quoi on l’ajusterait par force extérieure, un despotisme qu’il subirait impatiemment : c’est ce qu’il a intériorisé dès le début, qu’il a identifié au monde physique lui-même. » (t. 2, p. 28). Mais ces gens dont parle Bodinat, on apprend par la suite qu’ils constituent la catégorie de la population la plus sensible aux ultimes gadgets technologiques de consommation (trottinette pour cadre, téléphone portable, internet, automobile-gadget, WAP, etc.), que l’on situe généralement dans la catégorie des classes moyennes aisées, de sorte qu’il est surtout question, dans le livre de Baudoin de Bodinat, de la vie sur Terre des gens de cette catégorie sociale là.

Mais les autres, ceux qui n’ont pas la vie facile, que les campagnes publicitaires et médiatiques des derniers spectacles d’objets fétiches n’atteignent pas, il ne les voit pas. Ceux qui trouvent le monde tellement enrichissant que, traités comme des chiens dans leur entreprise quand, s’agissant de réduire les coûts de fonctionnement, on les licencie contre trois sous après vingt années de salariat obligatoire, ils préfèrent menacer de faire exploser leur entreprise pour ne pas se faire couper soudainement la tête après avoir tant contribué à augmenté les chiffres truqués de la croissance ; il ne les voit pas. Ceux que la nouvelle organisation autoritaire du travail contraint, par l’annualisation du temps de travail et aussi en conséquence du temps de non-travail, à soumettre le déroulement de leur vie quotidienne aux nécessités arbitraires de la production, ceux qui disent avec colère que les 35 heures c’est la plus grande escroquerie sociale du siècle, il ne les voit pas. Ceux que l’on trouve rigides alors qu’ils subissent un licenciement brutal et un harcèlement physique et moral intolérables, il ne les voit pas, ou seulement dans le paysage citoyen comme passagers déstructurés assis dans les rames du métro.

Seules les catégories sociales qui gobent toutes les formes de spectacle fabriqués à leur intention délectent Baudoin de Bodinat et l’exaspèrent. D’elles, il dit avec justesse : « C’est sans surprise que l’individu s’accorde avec cette organisation qui l’a produit selon les besoins qu’elle en a et qui lui a fourni une définition du bonheur en résultat de la satisfaction de ces besoins » (t. 2, p. 28), mais c’est aussitôt pour les identifier abusivement comme représentatives de l’ensemble des catégories sociales. Car c’est d’elles dont il parle, mais aussi à la frange radicalisée de cette catégorie qu’il s’adresse. Et celles-ci lui sont reconnaissantes de ne jamais l’entendre parler de capitalisme et de classes sociales, mais d’« individus », d’«économie», de « rationalisme », de « péril du genre humain », d’« Homme s’autodétruisant », ou de : « Maintenant qu’il règne universellement, le rationalisme… », et de toutes ces choses là. En parlant de leur monde, en utilisant les mots du langage de leur aliénation, et en exprimant les idées qui vont avec.

Baudoin de Bodinat parle de manière récurrente du monde d’avant, mais rarement en le situant historiquement ; quand il s’y risque c’est pour le situer autour de la seconde guerre mondiale : « Léon-Paul Fargue, peu avant que l’économie n’ait achevé l’extermination de cet autrefois du monde humanisé, l’autrefois des jours pleins de lendemains, avait pressenti ce renversement ; tout juste la science rationaliste venait-elle d’essayer sur Hiroshima ses nouvelles équations. » (t. 1, p. 13) ; ou « La bonne vieille Terre, avant Hiroshima ou Tchernobyl » (t. 1, p. 56). C’est à partir de cette époque que l’« économie » aurait commencé à étendre ses ravages rationalistes, comme si le bon vieux capitalisme de la IIIe république en France (vous savez, celle qui est née de la destruction de la Commune de Paris et des déportations en Nouvelle-Calédonie) n’était pas déjà l’horreur en voie de constitution.

Finalement, on en vient à penser que pour l’auteur, dans le monde d’avant, les effets de la « science rationaliste » et de l’« économie » sur le « genre humain » – par exemple des apports technologiques comme le travail à la chaîne – étaient encore acceptables parce qu’ils ne concernaient que les catégories sociales que ne voit pas l’auteur ; alors que depuis la fin du monde d’avant, c’est désormais l’ensemble des « habitants » qui commencent à en souffrir et à en constater les effets (et non plus seulement les gens qui travaillent au sous-sol et dorment à la cave), et « l’humanité » toute entière qui est devenue « le marché captif de l’économie ». Et c’est pour cette raison qu’il faudrait tenter, comme il s’y essaye, de comprendre comment tout cela a commencé, comment la vie facile a pris fin, et comment la vie sur Terre est devenue insupportable et la domination technologique soudainement inadmissible.

Dans ce paysage de la désolation, Baudoin de Bodinat ne voit que des gens aliénés qui jamais ne résistent. Il ne voit pas non plus qui pourrait se révolter : soit les gens « tendent à s’éliminer d’eux-mêmes, soit qu’ils n’arrivent pas à suivre et tombent malades ou sombrent dans la dépression, soit qu’ils ne se reproduisent pas ou deviennent fous, ou végètent en prison, ou se suicident. » (t. 1, p. 34). Dans le monde de la rationalité économique devenue folle, il n’y a plus de classes sociales, il n’y a plus de crises sociales, et lorsqu’on pose la question : « Qui jouit, qui profite de cet univers d’infortune ? », pour Baudoin de Bodinat : « La réponse est courte : à personne. L’épouvantail tyrannie ne profite à personne. » (t. 2, p. 107). Et pour lui, tous le subissent.

Baudoin de Bodinat critique la désolation présentée comme commune à tous. Il voit les consommateurs, les « foules vautrées nues », les « clones rasés à piercings ». Il s’étonne qu’il « devient de moins en moins fréquent de croiser quelqu’un, qui soit quelqu’un, un regard avec quelqu’un dedans ». Mais dans ce paysage factice de la vie citoyenne, quand il côtoie ceux qui, avant de consommer, sont contraints de produire dans des lieux infects avec des horaires qui ont à voir avec la folie de l’« économie », le monde de l’exploitation par le travail salarié ce n’est qu’au détour du métro qu’il le croise, sur le visage las des voyageurs ; ou lorsqu’il s’aventure en dehors des quartiers centraux : « Voilà ce que j’ai vu d’autre : à la frange des villes il y a toujours de ces quartiers aigres et maladifs où il semble que la vie pousse en désordre, inutile, dénudée et bizarre comme dans ces terrains vagues tout mélangés d’ordures. » (t. 1, p. 91). Mais cela ne l’intéresse pas. Pour lui, le spectacle c’est toujours celui des autres. Il ne parle pas de ce qu’il vit concrètement, mais de ce que les autres – certains des autres – vivent, qu’il observe comme un scientifique dont l’objet d’étude serait la vie humaine en général et sa curieuse organisation sociale. Mais le monde qu’il dissèque depuis sa fenêtre, du troisième étage sans ascenseur, c’est le paysage vécu de la citoyenneté, celui des marchandises à consommer, du spectacle à intégrer, c’est-à-dire le monde tel qu’il apparaît, même dans la fausse conscience radicalisée. Jamais les coulisses bruyantes du monde ne l’interpellent ; et chez lui, « la vie de tous les jours », c’est ce qui reste de la vie vécue quand on a soustrait le temps passé au travail salarié obligatoire.

Pour lui, « le règne universel de l’économie est semblable à une sphère infiniment close sur elle-même : la périphérie en est partout et le centre nulle part, « il n’existe aucun dehors d’où la considérer, etc. » ; et c’est ce qui rend la raison impuissante à reconstituer ce labyrinthe logique qui englobe le monde extérieur aussi bien que celui subjectif des créatures qui vivent et se reproduisent là. » (t. 2, p. 33). Pourtant, à condition de situer concrètement ce monde de la désolation dans le développement quotidien du capitalisme (mot vulgaire que n’emploie jamais Baudoin de Bodinat), dès lors qu’on s’arrête aussi à la vie du monde salarié (pas seulement du monde citoyen), au monde de la production (pas seulement de la consommation), aux conditions sociales de production de ce monde (pas seulement ce qu’en rapporte, travesti, le spectacle) ; à condition, en fait, de situer le monde de l’apparence dans l’ensemble du développement général, et de considérer le spectacle qui l’accompagne comme son ombre enveloppante, tout change et prend un éclairage nouveau, et on constate, au contraire, que le centre de l’exploitation est visible partout et sa périphérie nulle part.

On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, que la Vie sur Terre (« Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes ») suscite des chroniques élogieuses des médias, au contraire. Un journaliste des Inrockuptibles voit dans ce livre : « Un inventaire de la barbarie de cette société industrielle totalitaire dans laquelle nous vivons. Et je n’ai pas peur des mots. ». Il note que pour Baudoin de Bodinat : « Il faut vivre, et vivre ici est un problème qui conduit à la longue au crime ou au suicide. » (mais pas à la révolte ni à la critique sociale). Ragaillardi d’avoir lu un livre qui explique dans des mots autres ce qu’il pense, il renchérit sur l’auteur en expliquant que : « La Vie sur Terre ne dira rien à ceux qui considèrent qu’il est plus sérieux d’aller voter que de gravir volontairement les marches d’un escalier mécanique. Qu’importe, il est trop tard de leur expliquer cette chose précieuse [sic]. C’est donc aux autres que ce livre s’adresse. Ils sont peu nombreux, je le sais, je l’éprouve tous les jours en ces temps de résistance viscérale, et nul doute qu’à ceux-là, comme à moi, la Vie sur Terre donnera un peu de ce courage nécessaire à qui se sent si seul. » (Les Inrockuptibles, 19-25 février 1997). Pour le Nouvel Observateur : « Cette finesse de pénétration, à quoi s’ajoute une grâce de l’écriture bien rare, fait de l’auteur beaucoup mieux et plus qu’un sociologue, qu’un psychiatre ou qu’un observateur des mœurs. Baudoin de Bodinat est un moraliste de notre temps. » (Le Nouvel Observateur, novembre 1996). Les aspects de la vie sur Terre que n’a pas vus Baudoin de Bodinat les rassurent, ce sont aussi des aspects qu’ils ne relèvent pas dans leur chronique idéologique régulière de la vie présente.

L’État et la Technologie
contre les Individus

[Sur Après l’effondrement, Jean-Marc Mandosio, Encyclopédie des nuisances, 2000.]

Après l’effondrement. – Pour sa part, Jean-Marc Mandosio situe rarement les technologies dans les sociétés qui les produisent ; quand il le fait c’est pour parler de « systèmes techniques » qui laissent, selon les « sociétés », plus ou moins d’autonomie aux « individus » – des individus qui ne sont pas situés dans des groupes sociaux différenciés (pour lui, le « public-cible » des néotechnologies, c’est tout le monde. Lorsqu’il parle, une ou deux fois, d’« ensemble de relations économiques, sociales », c’est sans préciser que les rapports sociaux capitalistes les imprègnent toutes et leur donnent leur forme aliénée. Le développement des néotechnologies est avant tout, pour Mandosio, affaire de programmation et de volonté politique : ce sont les techniciens qui décident de la direction qu’ils veulent suivre, et qui planifient l’essor des techniques – comme si les techniciens (pas plus que les scientifiques) avaient un réel pouvoir de décision autonome sur le développement capitaliste de l’essor des techniques et des applications scientifiques. Pour Mandosio, le possible de la technologie se développe indépendamment du possible de l’économie ; les rêves frankensteiniens des technologues de s’affranchir des rapports de production capitalistes (la technologie se développant pour elle-même) sont à prendre à la lettre, de même que leurs illusions sur leur fonction sociale. De la même façon qu’il ne situe pas les néotechnologies dans le développement capitaliste de la société, il s’intéresse aux rapports de l’État aux néotechnologies sans tenir compte du rôle de l’État dans l’économie capitaliste. Sa critique des techniciens ressemble, ainsi, à une critique des scientifiques qui ne poserait pas la question du rôle de la science dans la société capitaliste, ou qui critiquerait la sphère idéologique sans poser la question de la fonction sociale du spectacle.

L’impasse à laquelle mène ce genre de réflexion est manifeste quand il aborde les applications concrètes des néotechnologies dans le domaine particulier de l’industrie du livre : il critique les néotechnologies dans cette industrie sans aborder une seule fois la fonction sociale des intellectuels et le rôle idéologique de « l’industrie du façonnement des esprits » (H.M. Ensensberger) ; comme si un livre édité par Gallimard avec des méthodes antérieures aux néotechnologies (avec un vrai comité de lecture professionnel, etc.) était un moyen neutre d’expression et de diffusion. Il déplore ainsi qu’aujourd’hui n’importe qui peut écrire en « hypertexte », s’affranchir des « règles typographiques », ignorer les « correcteurs », les « règles de mise en forme », se passer de l’expérience des « éditeurs », contourner les « diffuseurs » et mettre librement ses textes sur Internet, accessibles à tous, etc. « En supprimant l’éditeur, écrit-il, on supprime toutes ces « compétences techniques » sans lesquelles un livre n’est pas véritablement un livre, mais un assemblage de signes mis les uns à la suite des autres sur des pages » (p. 157). Françoise Giroud disait à peu près la même chose en écrivant dans le Nouvel observateur, en décembre 1999 : « L’Internet est un danger public puisqu’ouvert à n’importe qui pour dire n’importe quoi. » (je souligne). Le reste du livre est à l’avenant…

Pour conclure

La question des néotechnologies est à reprendre de façon urgente aujourd’hui, mais comme toutes les autres questions sociales car aucune n’est séparée des autres. Les technologies ne se développent que dans la mesure où elles contribuent, d’une façon ou d’une autre, à la production capitaliste. C’est en situant leur essor dans le développement capitaliste de la société qu’il est possible de les aborder concrètement, mais également en tenant compte des limites capitalistes posées à leur développement. Sans quoi, on reste comme Mandosio dans le terrain de la fausse conscience scientifique et technologique ou comme Bodinat dans le présent perpétuel et irrévocable de la domination sans visage et sans limite ; en regrettant le temps de la bonne vieille Terre, comme s’il y avait un avant de la barbarie récente auquel il faudrait revenir si on veut éviter que tout soit détruit par la folie du temps. Et ceci nous intéresse peu pour comprendre et agir dans une société divisée en classes sociales antagonistes.

Barthélémy Schwartz

NOTES :
(1) La Tribune, 10 avril 2001.
(2) Baudoin de Bodinat, La vie sur Terre, réflexion sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes, Editions de l’Encyclopédie des nuisances, volume 1 (1996), volume 2 (1999).

(3) Jean-Marc Mandosio, Après l’effondrement, Editions de l’Encyclopédie des nuisances, 2000, fait suite à L’effondrement de la Très Grande Bibliothèque nationale de France : ses causes, ses conséquences, même éditeur, 1999.

(Publié dans Oiseau-tempête, n°8, 2001,
repris dans De Godzilla aux classes dangereuses, Alfredo Fernandes, Claude Guillon, Charle Reeve, Barthélémy Schwartz, recueil d’articles parus dans la revue Oiseau-tempête, éditions Ab irato, 2007, 93 p., 8 euros.)

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