Glob créatif de Barthélémy Schwartz

Contre-Attac: du leurre sur toast (OT n°8, 2001)

(publié dans Oiseau-tempête n°8, 2001)

Un conflit entre économistes
concurrents : Attac et les libéraux

Opposée à la politique libérale de non intervention étatique dans l’économie (et donc à la politique de démantèlement des moyens de l’État) qui favoriserait l’essor du capital spéculatif, Attac milite inversement pour une politique d’intervention de l’État et de contrôle des marchés pour freiner le capital spéculatif et relancer l’investissement du capital productif. Attac réactualise, ainsi, les théories interventionnistes de Keynes, mais sans analyser les raisons de leur échec. Les mesures keynésiennes devaient servir, dans un premier temps, à relancer l’expansion capitaliste pour redonner, dans un second temps, leur primauté aux mécanismes du marché ; dans les faits, ces mesures ont dû être maintenues pendant près de trente ans, pour finalement aboutir non pas au retour d’une expansion sans l’aide de l’État, mais au retour de la crise. Attac dénonce également la domination du capital financier, mais sans analyser ce que celui-ci implique. Pour le social-démocrate Hilferding, on avait affaire à l’avènement d’une nouvelle phase du développement capitaliste caractérisée par le contrôle du capital industriel par le capital bancaire. Hilferding voyait dans l’avènement du capital financier une étape vers la socialisation de la production, et dans l’expropriation de ce capital par l’État un passage au socialisme, d’où l’importance du contrôle des capitaux financiers par les états (1).

Pour Attac, les économistes libéraux sont responsables de l’essor du capital spéculatif (« Les économistes libéraux pensent que plus les marchés seront déréglementés et libres de décider par eux-mêmes, plus ils rempliront efficacement [leur rôle] », p. 55) (2). En fait, les économistes libéraux, eux aussi, cherchent à trouver en priorité de nouvelles formes de valorisation du capital productif, et l’échec de leurs méthodes pour y parvenir traduit bien le fait qu’en amont il y a un réel problème de valorisation dans la « sphère productive ». Ce qu’Attac leur reproche, en fait, c’est d’avoir abouti à cet échec, sanctionné par le marché par le développement spéculatif, et de ne pas en mesurer les conséquences économiques et sociales. En faisant croire à l’opinion publique que les économistes libéraux sont essentiellement des théoriciens du capital spéculatif, Attac espère, par ce tour de passe-passe, faire oublier que ses propres théories de relance étatique concurrencent les libéraux sur le même terrain de la valorisation du capital productif. Car il y a urgence. Pour le reste, Attac et les économistes libéraux sont pour la liberté d’entreprendre, la valorisation du capital par le travail salarié et tout ce qui constitue les fondements de la misère capitaliste de notre époque.

Redresser la valorisation
du capital productif

« La globalisation s’est accompagnée d’une instabilité croissante des marchés et d’une montée de la spéculation, explique Attac. Cette instabilité a un coût économique élevé, car elle engendre l’incertitude. » (p. 20). Si cette « instabilité » des marchés entraîne « l’incertitude » qui a un « coût économique élevé », ce n’est pas l’incertitude des salariés mais celle des dirigeants politiques (qui seraient timorés dans leurs choix de politique économique) et celle des dirigeants d’entreprises (qui auraient tendance à privilégier les actionnaires par des actions spéculatives plutôt que d’investir dans le productif). D’après Attac, « la finance spéculative parasite la sphère productive. » (p. 22). Il faut donc empêcher les spéculateurs de freiner la production capitaliste : « Il est temps de mettre en œuvre des mesures plus radicales de contrôle des capitaux qui restreignent la liberté d’action de la spéculation et qui réglementent les marchés afin que les transactions financières soient mises au service de l’économie productive. » (p. 56). Mais il ne suffit pas de détourner le flux des transactions spéculatives vers l’investissement productif, pour relancer la machine capitaliste. La spéculation ne « parasite » pas la sphère productive, elle ne « détourne » pas des investissements qui pourraient être socialement utiles dans la sphère productive (c’est-à-dire utiles d’un point de vue de rentabilité capitaliste), la spéculation se développe aussi parce qu’il n’y a pas suffisamment de profit à espérer en investissant dans le capital productif, elle exprime l’impasse de la valorisation du capital productif.

Les propositions d’Attac sont ainsi à double sens. D’un côté, on affirme qu’en contraignant les spéculateurs financiers à réinvestir dans le capital productif cela permettra de relancer l’économie capitaliste, et par là de réduire les maux de l’économie devenue folle ; et on fait des appels spectaculaires à la dénonciation du capital financier, et on organise la colère des militants contre les organismes internationaux responsables de cette situation. Mais on fait parallèlement des propositions concrètes pour permettre au capital de réinvestir dans la sphère productive, seule manière réelle de redresser la valorisation du capital productif, car on sait pertinemment que le seul contrôle du capital spéculatif n’y suffira pas, et qu’il est plus facile d’entraîner les passions contre les abstractions du capital financier (FMI, OMC, OCDE, etc.) qu’en faveur du capital productif ! (Michelin, Peugeot, etc.). Attac s’oppose aux licenciements (mais quand « les entreprises sont bénéficiaires » : Danone, Mark & Spencer, C&A…). Mais quand elles ne le sont pas, faut-il envoyer les CRS et cogner sur les grévistes ?

Aussi, lorsque Attac dénonce l’utilisation spéculative du capital, ce que l’association ne précise pas, c’est que la seule façon capitaliste de réduire le développement du capital financier (autrement que par l’explosion de la bulle spéculative), c’est d’intensifier l’exploitation par le travail de manière à ce que le capital productif redevienne attractif pour les investisseurs. Voilà à quoi aboutit le projet d’Attac. C’est ce qui est tenté en France, par le gouvernement socialiste, communiste et vert, avec les lois sur les 35 heures, l’allongement de la durée totale du travail (vivre plus vieux, mais travailler plus longtemps), la modernisation de la gestion des chômeurs par la précarité accentuée (P.a.r.e (3)), etc. La mise en place des 35 heures fait, par exemple, partie des actions qui doivent être soutenues selon Attac : « Pour compléter [les actions favorables à] la croissance et lutter contre la précarité et le chômage, les politiques de l’emploi doivent définir des objectifs chiffrés. Elles doivent, notamment, être mises en œuvre autour de la réduction du temps de travail [les 35 heures] et de la formation des travailleurs les moins qualifiés. » (p. 57).

Moderniser l’Etat capitaliste
pour lutter contre la spéculation
et permettre une valorisation productive du capital

Pour Attac, le capitalisme ne se développe pas par le rythme de la valorisation (le profit comme moteur du progrès capitaliste), mais par les politiques économiques de l’État. « La globalisation financière consacre la suprématie des forces du marché sur les politiques économiques » et désormais : « Ce sont les marchés qui “décident” si les politiques économiques nationales sont bonnes » déplore l’association (p. 18). Attac milite pour que la politique revienne à sa place naturelle qui serait d’être au-dessus des marchés, avec l’idée que ce qui caractérise le système capitaliste, entre autres, c’est le fait qu’il peut être dirigé consciemment et rationnellement, et que ce ne sont pas les échanges de marchandises et la production de plus-value qui déterminent l’ensemble du mouvement social, indépendamment de la volonté de tels cercles de dirigeants ou de tels conseillers scientifiques. Paul Mattick rappelle, dans Marx et Keynes (4), que pour les partisans keynésiens de l’intervention de l’État dans l’économie, l’application des théories keynésiennes tendaient à réduire la part de plus-value revenant aux entreprises privées, puisque plus la production induite par l’État (non productive de plus-value, car financée par une ponction de la plus-value déjà existante) s’étendait et plus l’espace de la production privée pour le profit rétrécissait. « C’est pourquoi, écrit-il, les keynésiens “socialisants” ne s’attendent pas à voir des gouvernements capitalistes appliquer dans son intégralité le “traitement” qu’ils prescrivent, et comptent sur des gouvernements socialistes pour conjuguer “une politique économique keynésienne avec les mesures socialistes traditionnelles d’étatisation et de réforme sociale”. » On retrouve ainsi, dans la panoplie d’Attac, un large éventail représentatif des courants politiques partisans du capitalisme d’État, dans ses différentes variantes jésuitiques.

Attac, cherchant des solutions politiques réformistes, se tourne vers les hommes politiques actuels pour y parvenir. D’abord en exigeant d’eux qu’ils changent de politique. Attac se veut ainsi une force d’appoint pour gauchir les politiques actuelles, comme si celles-ci n’étaient pas adéquates à la fonction qu’elles remplissent. De même que les trotskistes veulent redresser la ligne « pas assez communiste » du Parti communiste ; de même que le Parti communiste veut infléchir la politique « pas assez à gauche » du Parti socialiste ; de même que le Parti socialiste veut rationaliser la gestion des intérêts du capitalisme français « pas assez productif » ; Attac veut faire pression sur la politique des dirigeants et des élus « encore trop libérale ». Puis, dans un second temps, si les élus restent sourds aux interpellations d’Attac, en cherchant timidement à imposer une autre politique (faire de la politique autrement).

Qui dit action politique, dit parti et représentation politique. Dans les projets d’Attac, la politique se fait dans le respect des procédures démocratiques en vigueur. Les élus représentent les citoyens, les élections capitalistes sont démocratiques, l’État est la matérialisation du contrôle-citoyen : « Nous constatons que l’incapacité de l’État à contrôler le capital dans le cadre de ses frontières par des mesures législatives ou d’autres mesures politiques conduit non seulement à l’affaiblissement de l’État lui-même, mais à l’affaiblissement de toutes les structures qui agissent dans le cadre national : les Parlements, les partis politiques, les centrales syndicales. En d’autres termes, tous les instruments d’un contrôle démocratique potentiel ou réel. » (p. 105). Ce sont ainsi les vieilles peaux de l’encadrement capitaliste, les syndicats, les partis politiques, les institutions représentatives (mais de quoi ?) qui sont désignées, par Attac, comme interlocuteurs légitimes de la contestation anti-spéculative, auxquels il faut ajouter les nouvelles formes d’encadrement plus récentes que sont les associations citoyennes. Par là, Attac annonce à la fois l’étendue de ses projets de réforme et les limites qu’elle pose à toute transformation sociale : c’est par les mêmes mensonges du vieux monde qu’est tentée cette opération de nettoyage et de sauvetage du capitalisme en crise. Après plus d’un siècle de domination du monde ouvrier par les organisations social-démocrates et staliniennes, ces dernières restent pour Attac des « alliées traditionnelles ».

Pour que l’État puisse intervenir dans l’économie, il faut qu’il en ait les moyens. Attac fait donc des propositions pour moderniser l’État capitaliste : moderniser les infrastructures, aménager le territoire, développer les services publics ; moderniser également pour que le développement capitaliste puisse se réaliser dans un environnement de consensus social (pas de grève, pas de contestation sociale, pas de troubles sociaux risquant d’empiéter sur la valorisation productive du capital) ; moderniser, enfin, au lieu de seulement réprimer policièrement : « bien orientées, les dépenses publiques sont sources de cohésion sociale ». Ce souci de la cohésion sociale est constant chez Attac, c’est également une priorité européenne, faute de quoi : « Le coût de l’attirance des social-démocraties européennes pour les sirènes néo-libérales serait alors excessivement élevé. Non seulement pour ceux qui continuent de croire dans l’action démocratique, mais surtout pour les exclus de l’emploi qui entretiennent l’armée de réserve des laissés pour compte du capitalisme néo-libéral. » (p. 78). Et qui sait ce dont sont capables les exclus quand plus aucun filet idéologique, social et policier ne retient leur colère ?

L’émergence d’un capitalisme
européen unifié

Mais moderniser l’État ne sert à rien si ce n’est dans une perspective européenne : « A plus long terme, c’est l’architecture politique d’ensemble de l’Europe qu’il s’agit de consolider. » (p. 77) ; la « constitution d’une véritable entité de décision, contrôlée par le Parlement européen, s’impose. » (p. 78). Attac considère ses projets de réforme comme un moyen urgent de consolider le capitalisme européen et de réduire considérablement « le coût excessivement élevé » qui est payé aujourd’hui. Payé par qui ? Par les capitalistes productifs européens, bien sûr, dont les moyens, on l’a vu plus haut, sont détournés par les financiers spéculatifs. Attac ne conteste pas les textes constitutifs de la communauté européenne, mais veut juste actualiser certains paragraphes. Les institutions européennes sont bonnes si on peut infléchir leur politique économique. Le seul projet d’Attac c’est de développer « démocratiquement » l’Europe capitaliste en formation ; d’attendre que les institutions capitalistes internationales, telles que le FMI ou la Banque mondiale, se réforment pour mettre en place la taxation mondiale du capital spéculatif. Ils ne sont pas contre le FMI, mais contre la politique du FMI, ils ne contestent pas la Banque mondiale, mais les choix politiques de la Banque mondiale, etc. C’est cela, faire de la politique autrement. L’émergence d’un capitalisme européen s’accompagne aussi d’un nationalisme européen. Il y a, en effet, des limites à la lutte contre la spéculation financière, c’est le territoire des autres : « A l’heure où l’épargne est sans doute excédentaire, il n’est pas malvenu, explique Attac, que la part de l’épargne extra-communautaire qui n’entend pas demeurer en Europe à moyen ou long terme pour soutenir des projets d’investissement dans la sphère réelle (les fonds de pension par exemple…) se détourne de notre territoire. » (p. 74). Finalement, la spéculation peut être acceptable quand elle sévit chez les autres. Attac critique le traité de Maastricht parce qu’il énonçait les postulats idéologiques de l’OCDE, du FMI et de l’OMC posant le « refus de toute spécificité ou identité européenne, de toute “préférence européenne”, l’objet final étant de diluer le marché unique européen dans un marché unique planétaire régi par la concurrence sauvage. » (p.134). Pire, la mondialisation financière « contourne et rabaisse le choix des peuples, les institutions démocratiques et les États souverains en charge de l’intérêt général. Elle leur substitue des logiques strictement spéculatives exprimant les seuls intérêts des entreprises transnationales et des marchés financiers » (p. 145), ceci alors qu’il faut réanimer « les rapports solidaires entre nations, peuples et générations, alors même que la crise écologique exige à son tour le resserrement de ces solidarités » (p. 146). Certains sont restés à l’étape du nationalisme dans un seul pays, pas Attac qui pense les questions de souveraineté et de repli idéologique autour des questions identitaires à l’échelle européenne. Déjà, on prépare les mesures protectionnistes à mettre en place pour protéger la zone capitaliste européenne : « Face à l’instabilité des marchés, une taxation des transactions financières entre la zone communautaire et l’extérieur peut être envisagée dans le cadre de la mise en place de l’euro. » (p. 73). Il importe d’opposer la volonté des peuples proclame Attac.

Qui a parlé d’alternative sociale et de contestation de l’ordre capitaliste de la part d’Attac ? Quand les « citoyens critiques » demandent le contrôle démocratique sur l’état et le contrôle de l’état sur l’économie, ils ne se battent que pour du leurre. Avec Attac, ils sont servis sur toast.

Barthélémy Schwartz

NOTES :
(1) Rudolf Hilferding, Le capital financier, (1910), Ed. Minuit, 1970.
(2) Les citations d’Attac sont extraites de l’ouvrage collectif d’Attac : Contre la dictature des marchés, La Dispute/Syllepse/VO Éditions, 1999. Particulièrement des textes suivants : « Tyrannie de la globalisation », Dominique Plihon (p.15-22) ; « Contrôler les flux de capitaux, c’est possible ! », Bruno Jetin (p.55-64) ; « Si l’Europe voulait… » Liêm Hoahn-Ngoc et Jörg Huffschmidt (p.71-80) ; « Réinventer la politique du mouvement syndical », Dan Gallin (p.103-122) ; « Pour la reconquête du sens des mots », Bernard Cassen (p.131-144) ; « Se réapproprier ensemble l’avenir de notre monde », plate-forme d’Attac (p.145-148) ; « Après les Rencontres internationales de juin 1999 », Attac (p.149-155).
(3) Voir « Nouveaux métiers » en page 47 de ce numéro de Oiseau-tempête.
(4) Paul Mattick, Marx et Keynes, Gallimard, 1972, p.230.
Ajout 2009 :
Lire aussi : Paul Mattick, Le jour de l’addition, aux sources de la crise, L’Insomniaque, 2009.

(publié dans Oiseau-tempête, n°8, 2001,
repris dans De Godzilla aux classes dangereuses, Alfredo Fernandes, Claude Guillon, Charle Reeve, Barthélémy Schwartz, recueil d’articles parus dans la revue Oiseau-tempête, éditions Ab irato, 2007, 93 p., 8 euros.)
(repris sur de nombreux sites web : dont : www.Kropot.free , à l’initiative du site)

%d blogueurs aiment cette page :