Glob créatif de Barthélémy Schwartz

Dérive d’avant-garde (sur l’urbanisme unitaire situationniste) (OT n°6, 1999)

(publié dans Oiseau-tempête n°6 (1999)

Le surréalisme a donné sa forme première à l’avant-garde artistique radicale, durant sa période de l’entre-deux-guerres : un groupe radical, agissant essentiellement dans le domaine de la culture et de la vie quotidienne, se présentant comme laboratoire d’expériences radicales dans le domaine du sensible, à partir duquel sont discutés les projets utopiques qui détermineront, en partie, la société future non capitaliste.

Dans cette conception, où l’avenir de la société est sensé se réfléchir dans les expérimentations de l’avant-garde artistique radicale, la révolution est envisagée comme une alliance des avant-gardes : à l’avant-garde artistique le domaine de la culture et de la vie quotidienne ; à l’avant-garde politique celui de la réorganisation économique, politique et sociale de la société future. Dans cette division avant-gardiste des tâches, l’égalité des droits est déjà en fait un marché de dupes, l’avant-garde artistique est déjà dépendante du parti de l’avant-garde politique : en 1938, dans le manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant qu’il rédige avec Léon Trotsky, André Breton revendique au nom des surréalistes un régime anarchiste pour la culture à l’intérieur d’un régime centralisé de production :

« Si, pour le développement des forces productives matérielles, la révolution est tenue d’ériger un régime socialiste de plan centralisé, pour la création intellectuelle elle doit dès le début même établir et assurer un régime anarchiste de liberté individuelle. Aucune autorité, aucune contrainte, pas la moindre trace de commandement ! Les diverses associations de savants et les groupes collectifs d’artistes qui travailleront à résoudre des tâches qui n’auront jamais été si grandioses peuvent surgir et déployer un travail fécond uniquement sur la base d’une libre amitié créatrice, sans la moindre contrainte de l’extérieur. » (1)

Mais penser que la dictature du parti préservera un territoire d’anarchie au domaine de la création est une illusion avant-gardiste, et le surréalisme ne peut s’en remettre, sur ce point, en dernière instance, qu’à la bonne volonté du parti. De plus, cette distinction entre régime d’anarchie pour les uns (la liberté sans frein et les tâches grandioses pour les scientifiques et les artistes) et régime de plan centralisé pour les autres, esquisse déjà en creux toute une conception de la société future, et de sa future division du travail, que les surréalistes n’ont peut-être pas perçue comme telle alors, mais que les projets de l’avant-garde politique promettaient déjà.

L’avant-gardisme artistique radical, vécu sous une forme caricaturale et grotesque par les lettristes, est présent dès les premiers jours de l’Internationale situationniste et donne son ton aux activités du collectif jusqu’au début des années 60. Durant cette période, les situationnistes explorent les limites d’une position avant-gardiste dans la culture (systématisée par Constant et l’urbanisme unitaire), à une époque où le capitalisme a retrouvé une croissance économique et changé dans sa forme (capitalisme d’économie mixte) ; mais ils explorent aussi le dépassement de cette position avant-gardiste en découvrant les courants non autoritaires de la critique sociale, comme Socialisme ou Barbarie (itinéraire de Debord, de Vaneigem, etc.). C’est cette période qui est abordée ici.

L’urbanisme unitaire
comme projet avant-gardiste

« L’art intégral, dont on a tant parlé, ne pouvait se réaliser qu’au niveau de l’urbanisme (2). »Les situationnistes partent d’une critique de l’art moderne, mais faite d’un point de vue avant-gardiste : c’est à partir des conclusions de l’art moderne qu’ils élaborent leur projet. Considérer, comme ils le font, l’art moderne comme l’expérience historique du langage poétique s’autodétruisant en tant que moyen d’expression et de communication n’est vrai que du point de vue de l’art moderne. Celui-ci n’a abordé la question de l’expression poétique que dans les limites de la forme artistique, comme moyen d’expression à l’intérieur de la société capitaliste et de sa division du travail.

L’art moderne n’a aucunement épuisé cette question, les solutions qu’il a pu expérimenter ne sont viables que dans – et pour – la société qui l’a produit. De ce point de vue, la question de l’expression est toujours ouverte. Les meilleurs moments de l’art moderne ne sont que des ersatz d’expression poétique ; au mieux, ils indiquent par défaut ce qu’elle pourrait être, si elle n’était pas parlée par un mais par tous, dans des rapports sociaux autres que ceux déterminés par l’exploitation capitaliste. Dans cette perspective utopique, ce sont les surréalistes qui ont tenté, certes avec toutes les limites qu’elles comportaient, les expériences les plus riches. Prétendre que l’art moderne a épuisé la question de l’expression et qu’il faut désormais passer à autre chose est un raccourci d’avant-garde.

Le projet d’art intégral situationniste, l’urbanisme unitaire, est cependant élaboré à partir de cette critique avant- gardiste de l’art moderne. Pour les situationnistes, il ne s’agit plus de produire, à partir d’expressions poétiques individuelles dont l’art moderne aurait montré, selon eux, la faillite, des spectacles passifs – tableaux, dessins, sculptures, etc. -, mais, au contraire, de construire des zones d’ambiances dans lesquelles les individus qui les traverseront seront des « viveurs » (et non plus des spectateurs passifs) : « Il n’y a pas, pour des révolutionnaires de possibles retours en arrière. Le monde de l’expression, quel que soit son contenu, est déjà périmé (3). »

Il s’agit de réorganiser l’espace urbain, à partir de l’emploi collectif de tous les moyens artistiques traditionnels jusque-là au service de l’artiste individuel, dans la perspective d’une libre intervention des gens sur leur propre environnement modifié. Mais, dans la conception de l’urbanisme unitaire, l’utopie du projet annonce déjà le vice avant-gardiste qui s’y cache, et qui en modifiera l’application : « L’urbanisme unitaire n’est réalisable qu’avec les moyens situationnistes (4). » (Je souligne)

Car c’est à l’avant-garde artistique radicale qu’il revient d’élaborer l’urbanisme unitaire, dans ses esquisses préparatoires mais aussi dans ses applications ultérieures à la société future. L’idée principale de l’urbanisme unitaire est que le comportement social est lié à l’environnement et au décor, et qu’il faut modifier ces derniers dans un sens passionnel, de façon à intervenir directement sur l’affectivité des individus : « La direction réellement expérimentale de l’activité situationniste est l’établissement à partir de désirs plus ou moins nettement reconnus d’un champ d’activité temporaire favorable à ces désirs. Son établissement peut seul entraîner l’éclaircissement des désirs primitifs, et l’apparition confuse de nouveaux désirs dont la racine matérielle sera précisément la nouvelle réalité constituée par les constructions situationnistes (5). » (Je souligne)

Dans cette réorganisation situationniste de l’environnement, certes projetée dans une perspective utopique, il s’agit, en définitive, de « construire » de façon « délibérée » une situation sociale. Cet aspect volontariste de la théorie de l’urbanisme unitaire est déjà présent dans le premier manifeste situationniste, Rapport sur la construction des situations… de Guy Debord : « Le développement spatial doit tenir compte des réalités affectives que la ville expérimentale va déterminer. » […] « Nous devons construire des ambiances nouvelles qui soient à la fois le produit et l’instrument de comportements nouveaux. » […] « Nous devons mettre au point une intervention ordonnée sur les facteurs complexes de deux grandes composantes en perpétuelle interaction : le décor matériel de la vie ; les comportements qu’il entraîne et qui le bouleversent (6). »

Le comportement social n’est pas encore vu comme le produit d’un rapport social. En Mai 68, ce sera le mouvement social qui créera la situation, et non l’avant-garde.

Comment déterminer
les nouveaux comportements affectifs
qui seront induits par l’urbanisme unitaire ?

« La conception que nous avons d’une “situation à construire” ne se borne pas à un emploi unitaire de moyens artistiques concourant à une ambiance, si grandes que puissent être l’extension spatio-temporelle et la force de cette ambiance. La situation est en même temps une unité de comportement dans le temps. Elle est faite de gestes contenus dans le décor du moment. Ces gestes sont le produit du décor et d’eux-mêmes. Ils produisent d’autres formes de décor et d’autres gestes. Comment peut-on orienter ces forces ? (7) » (Je souligne)

Les situationnistes s’intéressent, de près, aux techniques modernes de conditionnement social. Ils lisent le Viol des foules par la propagande politique de Serge Tchakhotine, « à propos des méthodes d’influence employées sur des collectivités par les révolutionnaires et les fascistes », et considèrent les techniques de persuasion collective comme des exemples d’usage répressif de construction d’ambiance. (8) L’art libre, dans l’avenir, c’est pour eux un art « qui dominerait et emploierait toutes les nouvelles techniques de conditionnement ». (9) (Je souligne)

Le lien qu’ils perçoivent entre un usage répressif et utopique de ces techniques est concurrentiel : « Il faut comprendre que nous allons assister, participer à une course de vitesse entre les artistes libres et la police pour expérimenter et développer l’emploi de nouvelles techniques de conditionnement (10). »

Si les situationnistes conçoivent que leurs expérimentations peuvent en cas d’échec contribuer à un renouvellement du conditionnement social capitaliste, ils ne voient pas encore que les projections utopiques d’un urbanisme unitaire, conçues d’un point de vue avant-gardiste, peuvent également esquisser de nouvelles formes de conditionnement social adaptées, cette fois, à la société future non capitaliste. Ce souci de s’approprier les moyens techniques de l’époque est constant chez les situationnistes. Mais s’il s’agit d’acquérir les techniques modernes en cours, il ne s’agit pas encore pour eux de remettre en question l’existence même de ces instruments capitalistes. Ici aussi, la critique présente en creux sa conception de la société future : « Nous parlons d’artistes libres, mais il n’y a pas de liberté artistique possible avant de nous être emparés des moyens accumulés par le xxe siècle, qui sont pour nous les vrais moyens de la production artistique, et qui condamnent ceux qui en sont privés à n’être pas des artistes de ce temps (11). » (Je souligne)

Sans voir que ces moyens ne sont rien d’autres que ceux produits par le capitalisme dans le cadre de sa division du travail, pour une finalité sociale déterminée par lui. Cette conception avant-gardiste de l’urbanisme unitaire (« terrain d’expérience pour l’espace social des villes futures »(12)) perceptible dès la constitution de l’IS, est systématisée par Constant, avec la spécialisation et l’autoritarisme implicites qu’elle entraîne. La théorie de l’urbanisme unitaire prévoit la libre intervention des gens sur leur propre environnement comme finalité, mais pour les situationnistes – « explorateurs spécialisés du jeu et des loisirs (13) » – il a déjà été décidé que l’urbanisme unitaire était « contre la fixation des personnes à tels points d’une ville » ; ou « opposé à la fixation des villes dans le temps ». (14) (Je souligne) Dans la société future, l’avant-garde se réserve de façon unilatérale l’application de son projet : les « ambiances seront régulièrement et consciemment changées, à l’aide de tous les moyens techniques, par des équipes de créateurs spécialisés, qui seront donc situationnistes de profession ». (15) (Je souligne) C’est le mouvement social qui fait la situation, pas l’avant-garde. Le premier contact des situationnistes avec Socialisme ou Barbarie se fait, du point de vue situationniste sous la forme classique de l’avant-garde artistique radicale. Daniel Blanchard (membre de S ou B sous le nom de Canjuers) rappelle son premier contact avec Guy Debord : « Dans un restaurant de la rue Mouffetard, le 20 juillet 1960, nous avons mis la dernière main à ce que nous aurions aimé voir comme un protocole d’accord entre l’avant-garde de la culture et l’avant-garde de la révolution prolétarienne. » (16) (Je souligne) Mais, très vite, les apports des courants non autoritaires de la critique sociale, qui leur ont fait découvrir les conseils ouvriers apparus en Hongrie en 1956, vont remettre en question, chez les situationnistes, la conception avant-gardiste artistique radicale. Comme insiste justement Daniel Blanchard : « Ce n’est pas à force de lire Hegel, le jeune Marx ou Lukacs que Debord a réussi à s’arracher à la malédiction que le stalinisme et la bureaucratisation des organisations ouvrières faisaient peser sur le mouvement révolutionnaire. Ce sont les ouvriers hongrois insurgés et formés en conseils qui ont levé cette malédiction, du moins pour ceux qui étaient prêts à les entendre. » (idem). Alors que l’avant-gardisme artistique radical est lié aux conceptions autoritaires de la révolution, et qu’il est surtout riche de projets de conditionnement social futurs et de divisions en classes, c’est à partir d’une critique faite d’un point de vue non autoritaire que les situationnistes ont abandonné leurs rêves de constructeurs d’ambiance spécialisés. Désormais, pour eux, ce n’est plus l’avant-garde qui préparera la situation, mais le mouvement social, ce que Mai 1968 confirmera. De Mai 1968, les situationnistes écriront plus tard avec justesse : « Ce mouvement était la redécouverte de l’histoire, à la fois collective et individuelle, le sens de l’intervention possible sur l’histoire et le sens de l’événement irréversible, avec le sentiment du fait que “rien ne serait plus comme avant” ; et les gens regardaient avec amusement l’existence étrange qu’ils avaient menées huit jours plus tôt, leur survie dépassée (17). »

Barthélémy Schwartz


Notes :
(1) Pour un art révolutionnaire indépendant, André Breton, Léon Trotsky, 1938. Pour des raisons tactiques, la signature de Léon Trotsky fut remplacée par celle de Diego Rivera.

(2) Guy Debord, Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale, 1957.
(3) Le sens du dépérissement de l’art », Internationale situationniste, n° 3, 1959.
(4) A. Alberts, Armando, Constant, Har Oudejans, « Première proclamation de la section hollandaise de l’IS », IS, n° 3, 1959.
(5) Non signé, « Problèmes préliminaires à la construction d’une situation », IS, n° 1, 1958.
(6)  Guy Debord, Rapport sur la construction des situations..
(7) « Problèmes préliminaires à la construction d’une situation », IS, n° 1, 1958.
(8) « La lutte pour le contrôle des nouvelles techniques de conditionnement », IS, n° 1, 1958.(9) « Sur nos moyens et nos perspectives », IS, n° 2, 1958.
(10) En italique dans le texte, « La lutte pour le contrôle des nouvelles techniques de conditionnement », IS, n° 1, 1958.
(11) « La lutte pour le contrôle des nouvelles techniques de conditionnement », IS, n° 1, 1958.
(12) « L’urbanisme unitaire à la fin des années 50 », IS, n° 3, 1959.,
(13)  Constant, « Le grand jeu à venir », Potlatch, n° 1 (nouvelle série), 1959
(14)  En italique dans le texte, « L’urbanisme unitaire à la fin des années 50 », IS, n° 3, 1959.
(15) Constant, « Une autre ville pour une autre vie », IS, n° 3, 1959.
(16) Daniel Blanchard (Canjuers), « Debord, dans le bruit de la cataracte du temps », Futur antérieur, n° 39-40.
(17) « Le commencement d’une époque », IS, n° 12, décembre 1969.

(publié dans Oiseau-tempête, n°6, 1999),
(repris dans Réfractions, n°11, 2003)
(ici une traduction italienne « Avanguardia, deriva, Debord » publié dans Diavolo in corpo n°3 (2000), est reprise sur le site I Miserabili en 2004, puis sur Romanzieri.)

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