Glob créatif de Barthélémy Schwartz

Dérive dans le XIIIe arrondissement de Paris, samedi 28 juin 1997

(inédit, 1997)
  • Prélude

Coup de téléphone à Marie-Dominique Massoni pour déterminer au hasard l’arrondissement que j’aurai à explorer samedi 28 juin entre 16 h et minuit : c’est le XIIIe qui est choisi. Rapide coup d’œil sur la XIIIe carte du tarot de Marseille : la mortlame du tarot de Marseille, puisque j’ai cru comprendre qu’il y avait un lien entre le jeu des arrondissements et celui du Tarot : la XIIIe lame, c’est la Mort.. Très engageant. Coup de téléphone de Charles R., sans relation avec le projet de dérive : peut-on se rencontrer ce week-end ? Seul moment de libre, celui de la dérive, à 18 heures. Le rendez-vous sera donc ma pause-dérive. Lieu de rencontre : « Porte de Choisy, au café tabac près de la boucherie Phnom Penh »

  • Dérive (première partie)

A 16 heures, je rencontre Jean-Jacques Meric qui me remet les trois carnets de notes sur lesquels les précédents dériveurs ont noté leurs impressions, et l’objet-boussole de ma future dérive : un coupe-papier et une carte postale indiquant que Verlaine a vécu dans la rue Mouffetard. Cherchant des associations d’idées et des correspondances autour de la thématique de la mort, le coupe-papier me renvoie bien sûr aussitôt à « meurtre » et « assassinat ». Je parcours les notes de dérive de Jean-Jacques pour connaître dans quelles circonstances il a trouvé cet objet : j’apprends ainsi qu’il l’a ramassé rue Clovis, et qu’il a tenu à préciser dans son carnet : « assurément le glaive de la vengeance. Me voilà vraiment, maintenant, un dangereux intrus. » (Coupe-papier – glaive – vengeance). Quant à la carte postale, à son dos, il y a écrit à la fin d’une brève présentation de Verlaine : « Pendant que sa dernière compagne, Eugénie, est partie boire un verre, [Verlaine] agonise seul le 7 janvier 1896. » Elle indique tout simplement l’endroit où est mort Paul Verlaine. Nul doute que ma dérive se fera sous le signe de correspondances autour de la mort.

plan de Paris, rue Bobillot

Rue Bobillot

16h30, la dérive commence Place d’Italie. Pour éviter de revenir dans le quartier de l’université que j’ai partiellement fréquenté quand j’étais étudiant, autour de Tolbiac, je choisis de prendre la rue Bobillot (1), mais bifurque peu après, sans raison, dans la première rue à droite, qui est la rue du Père-Guerin (Au n.13 une affiche de Lutte Ouvrière sur la mort du capitalisme. Photo), et qui me mène jusqu’à la rue du Moulin-des-Près. Il me semble que mon prédécesseur dans la dérive est allé dans une rue du même nom, dans le Vème arrondissement. Evidemment, la rue suivante s’appelle rue Paulin-Mery : Jean-Jacques ne s’appelle-t-il pas MERI[C] ? Je prends donc la rue Paulin-Mery qui se termine par une envolée de corbeaux noirs (photo), dessinés au pochoir sur le mur droit, juste avant de revenir sur la rue Bobillot. En face des corbeaux, sur le mur d’en face, une affiche-photographie de l’Eglise St Bernard, prise au moment où les CRS brisaient la porte d’entrée à coups de hache, l’été 1996, juxtaposée à une affiche représentant Le Pen.

CRS, église saint-Bernard, 1996

CRS à l'église Saint-Bernard en 1996

De retour rue Bobillot, je marche jusqu’au passage du Moulin des Près, qui me rappelle la rue du Moulin-des-Près d’où je viens, et que je n’ai pas vraiment explorée étant revenu rue Bobillot, via la rue Paulin-Mery et ses corbeaux noirs. Visiblement, ce passage est une invitation à revenir rue du Moulin-des-Près. Peut-être quelque chose va-t-il se passer ? Cette fois, je décide de remonter cette rue à partir de son numéro 1. Mais parvenu à ce point il ne s’est rien passé, aussi je fais demi-tour et me dirige vers la rue Girard qui semble m’attirer (2). Je passe devant un individu posté devant une épicerie, qui me dévisage de façon très étrange. Il faut dire que l’épicerie est située à l’angle des rues Père-Guerin, et Paulin-Mery sur la rue du Moulin-des-Près, et que cela fait la troisième fois que je passe devant lui en l’espace d’un quart d’heure, en m’arrêtant de façon désordonnée, prenant des notes, regardant à droite à gauche…

Tout achever sauf le désir

Parvenue à un croisement, la rue Girard se prolonge en rue Samson. J’hésite à prendre à droite ou à gauche, puis me décide à continuer rue Samson, qui me mène jusqu’à la rue de la Butte-aux-Cailles. Prendre ensuite à gauche ou à droite ? Sur ma droite, un pochoir m’invite à prendre cette direction, il y est écrit en noir : « Tout achever, sauf le désir ». A côté, un autre pochoir indique en rouge « Nique la police » (photo). Tout le long de cette dérive je suis suivi par le regard d’Arlette Laguiller, régulièrement je trouve sur mon chemin des affiches lacérées ou semi-recouvertes de Lutte Ouvrière, dont curieusement, généralement, seul le regard ou le visage de Laguiller est visible. De la triste rue Barrault je plonge dans la rue Daviel, qui m’amène à la Villa Daviel, petite impasse de pavillons. Cette dérive est devenue assez triste, elle a la lenteur des promenades dans ces petites villes de province le dimanche après-midi qui m’ont toujours ennuyées. Personne pour tenter de m’assassiner, histoire de relever cette dérive que je croyais être sous le signe de la lame XIII ? Je retourne rue Daviel, et me rends compte qu’il est 17h40, et que j’ai à peine vingt minutes pour retrouver Charles R., Porte de Choisy, près de la boucherie Phnom Penh.

  • Intermède

rue Barrault

J’interrompe ma dérive au croisement de la rue Daviel et de la rue Vergnaud, je ne la ferai reprendre qu’après avoir quitté la Porte de Choisy. Coup d’oeil sur la carte du XIIIe arrondissement que je regarde pour la première fois, pour me situer dans le quartier : surprise, je suis à une rue de l’avenue où habite Sylvie D., l’amie de Charles R. ! Je file d’un bon pas en direction de Porte de Choisy, que je pense rejoindre à pieds. Rue Tolbiac, rue Barrault, rue de la colonie, il apparait assez vite que je ne pourrai y aller qu’en métro. Je continue direction Métro Saint-Marcel. De la rue des colonies, je poursuis rue des Peupliers : dans ce quartier où se trouve la Croix-Rouge, que des ambulances et des rues qui ont des noms de docteurs. Au deux-tiers de la rue des Peupliers, une affiche publicitaire me ramène soudainement dans le sujet de ma dérive que je croyais avoir interrompue : il s’agit d’une affiche de la Fondation Brigitte Bardot représentant une vingtaine de chiens de toute sorte, morts, étendus sur une nationale. En légende : « Au bord de la route ou dans les refuges surchargés et sans moyens, les animaux abandonnés vont mourir » (photo). Cette affiche se trouve précisement à l’endroit où je dois quitter la rue des Peupliers pour poursuivre dans la rue Dr Tuffier. Je

Rue du docteur Tuffier

ramasse deux pellicules photos, perdues dans le caniveau (faut-il chercher un lien entre chiens / photos et caniveau [« apprenez leur le caniveau »] ?), la première représente 4 photographies d’un trait blanc sur fond noir et une photographie de deux traits blancs sur fond noir ; la seconde, exactement le contraire : 4 double traits et 1 trait. Je les mets dans ma poche, pressé par le temps, sans chercher à voir ce qu’elle peuvent signifier, ni si elles peuvent avoir un lien avec ma dérive.

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Je continue. Charles R. est d’origine portugaise, c’est sans surprise que je vois la rue Dr Tuffier se prolonger en rue du Tage… Encore des

Rue du Tage

ambulances avant de prendre le Métro à Saint-Marcel.

Discussion avec Charles R. J’ai oublié de préciser que cet ami vient de publier aux éditions l’insomniaque un livre sur la Chine. Le quartier chinois fera partie, bien sûr, de la seconde partie de ma dérive dans le XIIIe. Photographie de la boucherie Phnom Penh. Nous discutons de Serge B., une figure du milieu radical récemment décédé, auteur d’une biographie de Anton Pannekoek aux éditions EDI,1969, et d’une anthologie de textes de Karl Korsch, Marxisme et contre-révolution, Seuil, 1975. Je savais dès son coup de fil la veille qu’on allait parlé du décès et de la vie de Serge B., et que cela allait charger le sens de ma dérive. Je quitte Charles R. et la Porte de Choisy à 20 h. Fin de l’intermède.

  • Dérive (deuxième partie)

Ayant fait le XIIIe arrondissement dans le sens Nord-ouest / Sud-ouest, je décide de prolonger cette dérive dans le sens inverse, Sud-est / nord-est. J’éprouve des difficultés à retrouver l’esprit de la dérive. Avenue de Choisy, avenue d’Ivry, boulevard de Massena, triste

Rue Château des rentiers

quartier chinois quand les magasins ferment. Boulevard Massena, je monte au nord en prenant la rue du Chateau-des-rentiers. Frustration de dériver comme un observateur sans perspective d’entrer dans les quartiers que je traverse. 20h 30, ma boussole est entrain de se démagnétiser, je peine à trouver des correspondances avec le sujet de la dérive, pour poursuivre. Dans le quartier chinois j’ai trouvé un bouton de manchette représentant l’étoile de l’Armée rouge, reconvertie en effigie de bouton de pacotille vendu trois sous dans les quartiers commerçants du capitalisme occidental. Au numéro 44-46 de la rue du Château-des-rentiers, des forains ont installé des chapiteaux dans un terrain vague (photo). Il semble que j’en ai fini avec la thématique de la mort depuis que j’ai quitté le café près de la boucherie Phnom Penh Que faire désormais avec une boussole qui ne fonctionne plus ? Mais peut-être en ai-je mal lu le mode d’emploi ? Peut-être peut-elle indiquer un second pôle magnétique propre à cette deuxième partie de la dérive ? La rue du Château-des-rentiers croise la rue Tolbiac où se trouve l’université Paris I. J’y vais. La

Plan de Paris, rue Baudricourt

Rue Baudricourt

faculté est telle que je l’ai laissée il y a une dizaine d’années. Je ne reconnais pas vraiment le quartier, ni ses boutiques ni ses rues, pourtant il n’a vraisemblablement pas beaucoup changé depuis. La rue Baudricourt coupe la rue de Tolbiac. Quelques heures auparavant, je suis passé devant l’autre extrémité, son nom m’avait alors immédiatement fait pensé à quelqu’un que j’avais connu au travail qui s’est suicidé il y a un an, Dominique Baudry. J’avais ignoré cette rue lors de la première partie de la dérive. J’y vais donc, il est 21 heure. La boussole se remagnétiserait-elle ?

Avenue d’Ivry, je m’apprête à réexaminer les deux morceaux de la boussole, le coupe-papier et la carte postale, afin de chercher des indices pour relancer cette dérive. Je m’aperçois alors que j’ai laissé le coupe-papier dans le sac que j’ai laissé à Charles R. , lorsque je lui ai remis des exemplaires du n°1 de la revue Oiseau-Tempête… Voilà pourquoi ma boussole ne marche plus depuis la Porte de Choisy : elle est cassée ! Il lui manque une partie. Je change de zone.

Je marche le long de la rue Tolbiac. Elle est longue et il ne se passe rien. Je cherche un endroit où manger quelque chose et faire le point, sans le trouver. Mon sentiment est que la dérive est terminée (boussole cassée). Rue Glacière, j’ai touché la frontière ouest du XIIIe. Je remonte la rue jusqu’au boulevard Auguste Blanqui, qui rompt avec la désolation de la rue Glacière. Boulevard Blanqui, je m’approche d’une zone habitée par mon frère, que je ne veux pas rencontrer. Je quitte brutalement le boulevard par la rue Edmond-Gondinet, et continue rue Croulebarbe. Depuis quelque temps, je traverse des quartier morts, maigre consolation. En fait, je cherche à rejoindre, en ricochant sur des indices que je ne trouve pas, des quartiers plus vivants sans y parvenir !

  • L’accident

Rue Berbier-du-mets, je passe devant l’établissement du Mobilier National. J’ai, depuis la rue Glacière, le sentiment étrange d’être constamment tiré hors du XIIIe arrondissement. Rue Berbier-du-Mets, je retrouve sur le mur du trottoir droit un corbeau noir dessiné au pochoir (photo), comme ceux du début de ma dérive ! Le corbeau m’invite à prendre la première rue à droite, dont les murs sont recouverts de tags, la rue Gustave-Geoffroy, il est 21h 45. J’arrive rue des Gobelins, puis avenue des Gobelins. Je suis à la limite de la frontière nord du XIIIe. Par clin d’oeil au corbeau noir, je poursuis rue de la Reine blanche, qui continue en fait la rue des Gobelins. Bien vu ! Entre les ndeg.23 et 25, je retrouve deux autres corbeaux noirs au pochoir. Au dessus de chacun d’eux, un « M » a été tagué dans un cercle. Je continue. Une chauve-souris est dessinée sur une fenêtre. Alors que j’arrive à l’extrémité de la rue de la Reine Blanche, je rencontre à nouveau des corbeaux noirs. Quatre cette fois. Chacun est tagué d’un « M » entouré d’un cercle. Au milieu des corbeaux, écrit au pochoir : « Parents ! Ce sont vos enfants que l’on matraque ! » (photo). Je repense aux notes de Jean-Jacques, et au passage sur le coupe-papier : « Me voilà vraiment, maintenant, un dangereux intrus.. L’assassin d’enfant descend vers Jussieu, l’horrible fac. » (3)

De la rue de la Reine Blanche, je rejoins le boulevard Saint Marcel en passant par la rue Lebrun. Un accident entre une moto et deux automobiles s’est produit quelques minutes avant que j’arrive. Un quart d’heure peut-être. Deux voitures dont un taxi sont accidentées. La moto est en miettes. Un lourd silence flotte sur le quartier. Les sapeur-pompiers sont là, ainsi que les flics. Pas de trace de(s) victime(s), visiblement déjà emmenée(s) en ambulance. Je reçois l’accident comme un choc. Il est 22 heures, j’arrête la dérive.

Barthélémy Schwartz

NOTES :
(1) – Parcourant, plusieurs jours après la dérive, le Dictionnaire historique des rues de paris de Jacques Hillairet (1963), j’apprends que la rue Bobillot doit son nom au sergent Jules Bobillot « tué au Tonkin en défendant Thuyen-Khan », et qu’elle a été ouverte en 1893 pour la partie allant de la place de Rungis à la rue de la Butte aux Cailles, mais en 1896 – année du décès de verlaine – pour la partie de la rue de la Butte aux Cailles à la Place d’Italie, que j’ai empruntée.
(2) – En lisant le Dictionnaire d’Hillairet, j’apprends que c’est au n.1 de la rue du Moulin-des-Prés qu’est décédé Auguste Blanqui, quelques mois après avoir lancé le journal Ni dieu ni maître.
(3) – Le Dictionnaire d’Hillairet indique qu’au n.17 de la rue des Gobelins se trouve l’Hotel de la Reine Blanche. Si la rue de la Reine Blanche se trouve naturellement au prolongement de la rue des Gobelins, c’est par association d’idées (corbeau NOIR / Reine BLANCHE) que j’ai fait le lien, dans ma dérive. L’auteur précise d’autre part, pour rester dans la thématique de la dérive, que « le blanc [a] été jusqu’à Catherine de Medicis porté par les reines au cours de leur veuvage. » L’auteur des pochoirs aux corbeaux connaissaient vraisembleblement l’histoire de la Reine Blanche, car les nombres 2 et 4 des corbeaux de la rue de la Reine Blanche trouve une étonnante résonnance dans l’histoire de l’Hotel de la Reine Blanche, rapportée par Hillairet : « Le mardi 28 janvier 1393, à l’occasion du remariage d’une de ses dames d’honneurs, Catherine de Hainserville, allemande comme elle, Isabeau de bavière donna un bal qui, ainsi qu’il était coutume pour le remariage d’une veuve, devait être un sujet de charivari. A cet effet, Charles VI eut l’idée de se déguiser en sauvage avec cinq de ses gentilshommes ; chacun d’eux se masqua et revêtit une tunique enduite de poix et recouverte de plumes et d’étoupe. Le frère du roi, le duc Louis d’Orléans, ayant approché un flambeau pour reconnaître lequel de ces sauvages était Charles VI, mit le feu à l’un d’eux, incendie qui se communiqua aux autres. De ceux-ci, quatre qui étaient enchaînés, le comte de Joigny, le bâtard de Foix, Aymard de Poitiers et Hugues de Guissay, furent brûlés vifs. Le Roi, que sa jeune tante, la duchesse de Berry, enveloppa de son manteau, fut sauvé, ainsi que le cinquième gentilhomme, le sire de Nantouillet, qui, ayant réussi à se délivrer de sa chaîne, se précipita dans une énorme cuve pleine d’eau. L’hôtel de la reine Blanche, démoli par ordre du Roi après ce drame, en 1404, fut reconstruit à la fin du XVème ou au début du XVIème siècle. » Quatre morts et deux survivants, pour le bal de la Reine Blanche.

Cette dérive a été faite à l’occasion d’une dérive collective, réunissant une vingtaine de personnes, à l’invitation du groupe surréaliste de Paris, qui a eu lieu entre le 23 et le 29 juin 1997 à Paris.

Ce texte devait être publié en décembre 1997, dans le numéro 9 de la Comète d’Ab irato,
mais entre temps, il y a eu la création de la revue Oiseau-tempête, et d’autres projets.

Written by barthelemybs

1 mars 2009 à 14:42

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