Glob créatif de Barthélémy Schwartz

Tous contre Godzilla ! (OT n°4, 1998)

(Publié dans Oiseau-tempête n°4, 1998)

À Hollywood, les professionnels du cinéma-spectacle travaillent à préparer les regards aux images chocs des gestions otrépressives des graves crises sociales, que tout annonce mais qu’on ne voit pas encore apparaître dans les métropoles occidentales. Le film Godzilla  (1) raconte, ainsi, l’histoire d’un dinosaure réapparu à notre époque, qui se réfugie à New York. La population entière de Manhattan est évacuée par l’armée américaine, qui envoie ses forces principales affronter le monstre, transformant ainsi New York en un immense champ de bataille. Godzilla incarnant le mal absolu, il est facile, derrière la métaphore, de remplacer la forme incarnée par le « mal » par une autre, pour aboutir sans effort à la mise en spectacle d’une guerre civile urbaine plus qu’à celle d’une guerre classique contre un ennemi extérieur.


Cette idée de la déportation massive des populations urbaines en temps de crise est reprise dans Couvre-feu. Ce film évoque une campagne d’attentats à Brooklyn, qui amène les militaires à décréter la loi martiale et à emprisonner dans des camps des Arabes américains  (2). Cette fois, le « mal » a pris une forme moins métaphorique, il a un visage humain. Il ne lui reste plus, dans un prochain film, qu’à prendre une forme sociale pour qu’il rejoigne son concept, et désigne les classes dangereuses et le sort qui leur est réservé par la répression sociale. Cette mise en spectacle des moyens de la terreur de masse est préventive, elle a pour objet d’annoncer dès à présent ce que sera l’avenir prévisible (selon ces spécialistes) de toute explosion sociale : elles seront traitées impitoyablement, comme l’irruption scandaleuse de Godzilla. Sans ménagement. Les forces de répression soigneusement passées en revue sont là pour persuader chacun de cette issue.

En France, les spécialistes de l’encadrement culturel travaillent, depuis quelques années, à retrouver une voix qui leur permette d’être de nouveau entendus. Ce que les journalistes ont perdu en crédibilité, ils essaient de le retrouver pour jouer un rôle de canaliseur dans l’époque de retour à la contestation qui est amorcée. Les sociologues pétitionnent, les philosophes manifestent, les écrivains expliquent, les artistes critiquent, les rappeurs résistent, mais tous proposent le langage de la fausse contestation de demain, dans lequel chacun sera tenu de s’exprimer. Déjà, dans le choix des mots on reconnaît les décisions prises : cette contestation sociale ne doit chercher à s’exprimer qu’en parlant le langage désarmé de l’État national. À la Fondation Marc-Bloch (3), untel « relève le “défi” de l’épithète “national-républicain”, qu’il justifie de trois façons : être du “côté du plus faible” ; assumer “un patriotisme de moindre mal contre la montée des petits chauvinismes” et marier “l’obligation de raison” de la République à la “contrainte par corps” de la Nation ( 4)  ».

Prévenir la contestation sociale par l’embrigadement culturel pour détourner la colère pour les uns, terroriser la population par le spectacle d’une répression effroyable pour les autres ; la haine de l’ennemi social les réunit tous. Tous contre Godzilla !

Barthélémy Schwartz

NOTES :
(1) Godzilla, film américain de Roland Emmerich, avec Matthew Broderick, Jean Reno, 1998.
(2) Couvre-feu (The Siege), film américain d’Edward Zwick, avec Denzel Washington, Annette Bening, Bruce Willis, 1998. [Ajout 2007 : dans ce film, réalisé trois ans avant les attentats du 11-Septembre, l’État de droit triomphe encore de l’arbitraire sécuritaire représenté ici par une fraction de l’armée.]
(3) Créée en 1998 pour être le « pendant républicain » de la Fondation Saint-Simon qui défendait la « pensée unique sociale-libérale ».
(4) Régis Debray, Libération, 9  novembre 1998.

(Publié dans Oiseau-tempête, n°4, 1998,
repris dans De Godzilla aux classes dangereuses, Alfredo Fernandes, Claude Guillon, Charle Reeve, Barthélémy Schwartz, recueil d’articles parus dans la revue Oiseau-tempête, éditions Ab irato, 2007, 93 p., 8 euros.)

Written by barthelemybs

20 février 2009 à 17:24

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