Glob créatif de Barthélémy Schwartz

Guy Debord aux Galeries Lafayette

(publié dans La Comète d’Ab irato, avril 1994)

Guy Debord s’attache à montrer dans Cette mauvaise réputation comment la critique travaille à déformer ses œuvres et à publier des informations fausses sur sa vie. Dans cet esprit, il s’est limité aux « plus étourdissantes séries d’exemples évoqués dans les propos des médiatiques de son pays durant les années 1988 à 1992« . Les exemples de déformation recensés par Debord peuvent être regroupés en deux catégories distinctes: dans la première, les articles écrits sur lui dans les différents médias (Globe, Le Monde, L’événement du Jeudi, Art Press, Actuel, Libération, Le Quotidien de Paris, La Croix, L’Humanité, Le Point, L’Idiot international, etc.): ces articles ont encommun d’être tous délibérément mensongers, comme si leurs auteurs s’ingéniaient à ne pas comprendre ce qu’ils lisent, ou à en rendre compte de façon malhonnête. Dans la seconde catégorie, moins importante en nombre de pages, figurent des textes, une brochure et un livre qui ont comme singularité de provenir non pas des réseaux médiatiques cités plus haut, mais des publications des milieux radicaux: Echecs situationniste, Les mauvais jours finiront, L’Encyclopédie des nuisances, Maintenant le communisme ou encore le livre L’Anti-terrorisme en France de Serge Quadruppani. Guy Debord est visiblement plus à l’aise pour réduire à néant les inepties (prévisibles) de Globe, d’Actuel ou de L’Idiot international que pour répondre aux critiques qui lui viennent du milieu radical. S’il puise sans effort dans ses réserves d’humour et de distance pour ridiculiser sans appel les « Grandes Têtes Molles » de notre époque, c’est un Guy Debord stressé, sec, sans voix et dépourvu decapacité de réplique que l’on rencontre plus loin. Plus grave, ces critiques reprises des milieux radicaux sont volontairement mises par Guy Debord sur le même plan que les déformations produites par les médias avec une évidente intention de nuire. Guy Debord accepte que l’aventure situationniste soit déformée en bloc par les médias en raison de ce qu’elle a été, cela fait d’une certaine manière partie du jeu, mais il n’accepte pas qu’elle soit critiquée ni ses acquis remis en cause. Guy Debord a été jusqu’ici trop patient et trop bon, il ne veut plus être blâmé.

Deux revues issues du milieu néo-situ tentent une critique de L’Internationale situationniste, et inévitablement de Guy Debord. La première, Les mauvais jours finiront, essaie de l’extérieur, et avance des arguments qui méritent attention, mais face auxquels Debord n’a rien à répondre. Il se contente de citer (pour ses archives publiques ?) les passages qui le concernent sans les commenter. Les présenter comme des « propos médiatiques » est en réalité sa seule réplique. Il ne veut plus être critiqué, ou alors seulement par les bouffons médiatiques qui sont, il le sait bien pour en avoir fait la théorie, neutralisés par leur fonction même. La seconde revue, L’Encyclopédie des Nuisances, tente une critique de l’intérieur. Dans son numéro 15 (1992), elle fait un bilan critique des années situationnistes, qui ont été — pour l’ancien situationniste Sébastiani c’est évident, pour Jaime Semprun, auteur en 1974 de La guerre sociale au Portugal chez Champs Libres, on le devine — aussi les années des animateurs de la revue. Bien que les « encyclopédistes » ménagent Debord et pèsent soigneusement leurs mots quand ils le critiquent: « génie personnel de Debord », « aventure intellectuelle brillamment menée », Guy Debord les malmène sans ménagement. Il ne veut plus être blâmé. Il se contente d’un laborieux et très insuffisant « J’étais comme j’étais et rien de très différent ne pouvait en venir », qui lui évite de s’expliquer davantage. Etant comme il était, il n’a pu faire que ce qu’il devait faire, et par conséquent il n’a pu se tromper ni faire d’erreur. Puisqu’il le dit. Pour clore tout débat avec cette indélicate Encyclopédie qui veut comprendre pourquoi la théorie situationniste en est arrivée là sachant ce qu’elle était à l’origine, il lâche mystérieusement et sèchement qu’il y aurait eu un « désinformateur » au sein de la revue. Ce qui dispense évidemment d’accorder du crédit à ce qu’elle peut dire sur lui-même et sur ce qu’il a fait. De toute façon, comme la précédente revue, L’Encyclopédie des Nuisances n’est que « propos médiatiques ».

On s’étonne que Guy Debord ait besoin de s’attarder à dénoncer le travail de désinformation des médias, c’est là un lot commun qui est en quelque sorte un trait d’époque, et vu la position radicale qu’il a affichée vis-à-vis de la société, une conséquence prévisible. A quoi s’attendait-il ? A être traité à la radio comme un philosophe, un sportif ou un économiste ? Ce qui est intéressant concernant Debord, ce n’est pas que les médias parlent de ses oeuvres et de sa vie en les déformant, mais qu’ils en parlent. Il n’est pas nécessaire, pour faire taire un contestataire, de déformer ses propos, il suffit de faire en sorte que sa voix ne porte pas. Les milieux radicaux le savent bien qui s’accommodent de cette politique du silence. Debord ne s’inquiète pas de savoir pourquoi il devient un sujet médiatique porteur depuis à peu près 1985-1988. Il fait semblant de croire qu’il ne peut intéresser que les milieux radicaux (« Je ne sais ce que l’on prétend insinuer en rappelant que j’ai acquis une influence considérable en certains milieux. De quels milieux peut-il s’agir ? Il ne faut s’attendre à rien de recommandable, je présume ») alors qu’il devient évident que la demande aujourd’hui vient d’ailleurs. En 1988, Philippe Sollers, mandarin des éditions Gallimard, dans un article paru dans Le Monde où il se déclarait ouvertement laudateur et panégyriste explicite de Debord, a donné le ton: « Mon avis sur la cote des oeuvres de Debord aux comploteurs du marché fantôme: hausse fulgurante et incontrôlable à prévoir, pas nécessairement posthume ». Il serait peut-être temps d’identifier les groupes sociaux qui s’intéressent à Guy Debord et à ses oeuvres: la théorie du spectacle qu’il a exposée, qui « se voulait un désagréable portrait de la société présente et qui a été reconnue ressemblante », paraît aujourd’hui effectivement ressemblante à ces gens qui peuvent trouver les oeuvres de Guy Debord aux Galeries Lafayette. Ressemblante de leur point de vue sur la société qui exprime leur position sociale dans cette société. La théorie de la société sans crise intéresse de façon grandissante les groupes sociaux que l’irruption soudaine et soi-disant imprévisible de la crise (sans précédent depuis 1945) menace aujourd’hui. Guy Debord convient que les situationnistes, à part lui qui tient le monopole de l’information historique autorisée sur elle, n’ont jamais parlé de l’Internationale Situationniste après l’avoir quittée. Alors que André Breton a connu de son vivant des surréalistes repentis qui ont pu l’insulter (Un cadavre, 1930), Debord reconnaîtque l’Internationale Situationniste n’a rien connu de tel. « Deux ou trois imposteurs sous-médiatiques ont parfois prétendu m’avoir connu autrefois, mais ils n’avaient naturellement rien à dire. Et moi naturellement rien à répondre à ceux-là, me réservant pour nuire à un authentique qui oserait un jour s’essayer à ce jeu. Aucun de ceux dont les noms avaient paru dans l’Internationale Situationniste n’est jamais venu rien révéler clairement depuis ». La question est de savoir ce qui, pour Guy Debord, et aujourd’hui, constitue de la désinformation ou du témoignage. Presque tous les surréalistes ont parlé du surréalisme d’André Breton, quelques uns pour diffamer le mouvement après s’être brouillés avec Breton, mais la plupart simplement pour apporter leur témoignage. Aucun situationniste ne s’est risqué à parler de l’Internationale Situationniste. L’un d’eux s’y risquerait, cela ne pourrait être de toute façon, on l’a deviné, que « propos médiatiques ».

Barthélémy Schwartz

(publié dans la Comète d’Ab irato, n°4, avril 1994)
(repris dans la République des Lettres, 1er mai 1994, à l’initiative de la revue)

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